L'originalité de l'oeuvre de Salomon Crenn prend sa source dans la personnalité paradoxale de ce trentenaire, "Breton à Paris, croyant au sein d'une société matérialiste, protestant dans un pays de culture catholique, homosexuel et père"... personnalité à laquelle ce premier roman donne toute sa résonance dans une suite de monologues intérieurs, retranscrits sans censure, qui nous font vivre, et comprendre, que toute domination - physique, sociale, linguistique, politique - est illégitime et pourtant fatale.
Le lecteur lui-même est bousculé au-delà de certaines scènes crues, violentes ou sexuelles : il est mis en situation minoritaire dans un monde dont il ne maîtrise pas les codes : XXe siècle incertain, France étrangère, plus britannique, un Etat qui aurait pu exister, où l'on parle un français plus simple, plus archaïque et plus anglicisant. En cela, ce premier roman constitue déjà une curiosité stylistique. TRONG> Un extrait Commander ce livreTRONG>TRONG>
Vous vous dites composé d'identités "minoritaires et conflictuelles", quelles sont-elles ?TRONG> C'est vrai que je collectionne plusieurs appartenances qui sont parfois conflictuelles…Alors voici : je suis un Breton qui vit à Paris ; je suis croyant au sein d'une société matérialiste ; protestant dans un pays de culture catholique ; homosexuel et père... Cela fait beaucoup. Il est inévitable que Epreuve hystérétique, premier roman de surcroît, fasse écho à cela, notamment à certaines obsessions, comme le jugement d'autrui, les blessures narcissiques, l'écrasement des minorités. Cette situation m'a aussi appris à me mettre à la place des autres, donc à avoir une certaine intuition de la complexité des psychologies. D'où par exemple l'alternance dans mon roman de monologues intérieurs de personnages très différents.
Dans quel état avez-vous écrit la scène de torture inaugurale, ce long monologue où le supplicié tente de se séparer de son corps ravagé ?TRONG> Je ne me suis imposé nul bad trip chimique… mais je me suis juste concentré pour voir ce qui pourrait me passer par la tête si j'étais soumis à des atrocités qui ont eu, ont et auront encore cours hélas. J'admets que j'ai trouvé l'exercice difficile. Mais je me suis dit : ces tortures ont existé, les victimes ont bien dû penser quelque chose dans ces moments et quoi ? Cet effort rédactionnel, en faisant vivre de l'intérieur la torture subie, est le moindre hommage que je pouvais rendre aux torturés de toutes époques. J'ai l'impression que tout le monde les a abandonnés. On ne veut pas y penser. La torture est une question qui m'intéresse depuis longtemps, en tant que fléau à abolir. Mais j'y vois aussi la grande force de l'être humain. Je suis admiratif des immenses capacités que nous avons pour survivre à l'agression extrême. Au-delà de l'atrocité, il y a donc quelque chose d'exaltant.
Amputé, tronçonné, le supplicié, apparaît dans tout le roman comme le seul personnage doté d'humanité. Comment expliquer son obstination à accorder à ses bourreaux, des circonstances non pas atténuantes, mais du moins explicatives… TRONG>Tout dépend de ce qu'on entend par humanité. Si c'est être gentil et compatissant, le supplicié peut donner cette impression ; en tout cas, le lecteur n'est pas enclin à l'accabler davantage en lui cherchant des poux. Mais qui dit que, dans le civil, il soit un homme meilleur que les autres ? On le connaît assez peu finalement tant les circonstances préoccupent entièrement ses pensées. A l'inverse, quand on pénètre l'intimité mentale de personnages apparemment moches comme Mireille Strouillon, on voit bien qu'eux aussi ont des fêlures et des naïvetés qui nous touchent et leur donne un brevet d'humanité.
Je préfère de toute façon entendre humanité sur un mode métaphysique ; être humain, c'est être imparfait et pitoyable vis-à-vis de Dieu tout en étant digne d'aller à lui. Dans ce cas, tous mes personnages sont éminemment humains. Ils sont, comme nous, des anges déchus. La vie leur est à la fois une chance et une épreuve. Les deux figures extrêmes du début, le supplicié et le bourreau, ne sont peut-être que les faces de la même médaille. Nous avons tous la même déception fondamentale face à la vie qui nous est donnée. Cette déception, qui peut faire de nous des agresseurs, cette souffrance, sont de même nature pour tous, que nous subissions une torture effroyable ou un harcèlement moral ou même des contrariétés minimes. Je dirai même que l'intensité de la souffrance n'est pas si variable d'un individu à l'autre. Le supplicié, comment croyez-vous qu'il survive à une souffrance puissance mille ? Dès l'apparition de sa souffrance, il va s'attacher automatiquement à la contenir dans des proportions tolérables, par des sécrétions internes et par de l'autosuggestion, sans quoi il perd connaissance ou il meurt. A l'inverse, les dallatiens, ceux qui semblent avoir tout pour être heureux, vont avoir tendance à monter leurs maux en épingle pour aboutir finalement à une souffrance presque aussi pénible. Finalement, les hommes vivent des vies assez similaires. C'est pourquoi, je ne sais pas si vous l'avez noté, dans le dernier chapitre, on ne sait pas qui est le monologueur, ce peut être à peu près tous les personnages à la fois car ils partagent la même condition humaine.
Si "Toute domination - physique, sociale, linguistique, politique - est immorale, illégitime" est-elle pour autant fatale ?TRONG> Je ne suis ni doloriste ni pessimiste ni défaitiste. Mais je crois être assez clairvoyant : oui, notre monde est traversé de forces multiples qui tentent de le contrôler et, à un moment donné, l'une est supérieure à une autre, puis cela peut changer. C'est de l'ordre du monde. Après cela, je n'entrerai pas dans un débat qui ne m'intéresse pas : faut-il être marxien ou conservateur.
Face à cette violence ludique et atroce, nous sont présentées les petites turpitudes et la grande médiocrité du monde du travail. Loin de désamorcer la cruauté ambiante, elles rendent son constat plus accablant. Pourquoi le choix de ce déséquilibre traduit par l'alternance des narrateurs, Le supplicié / Mireille Strouillon ?TRONG> Il y a plus de deux narrateurs dans ce roman mais je suis heureux que vous ayez vu le lien entre des sujets apparemment très étrangers l'un à l'autre, la torture et le bureau. Le chapitre premier, hardos, imprègne le lecteur pour le reste de sa lecture, il sert de contrepoint, de référence à l'aune de laquelle on mesurera les mesquineries et pusillanimités des personnages mondains qui suivent. Le contraste est en effet frappant. Mais il n'aboutit pas du tout à une vision manichéenne, des bons et des méchants, bien au contraire. Ce roman n'est pas un roman pessimiste malgré l'ambiance pénombrale. Le hasard ou l'intervention divine peuvent aider, certes, mais on peut gagner son paradis soi-même. Car s'il y a une spirale du mal, il y a aussi une spirale du bien. Il appartient à chacun de sublimer la violence qu'il reçoit.
Votre écriture déploie un certain nombres de fantaisies, mots collés, anglicismes, et expressions de vieux français, dont on finit par comprendre qu'elles sont intentionnelles. Comment s'est construit ce lexique si particulier ? Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?TRONG> L'invention d'une nouvelle langue française pour ce roman n'est pas une fantaisie de ma part ni un exercice de style gratuit. Elle est secondaire par rapport au contexte imaginaire que je pose dans ce roman. On est dans les années 1970, dans une Europe occidentale dessinée autrement : il n'y a pas de France mais un Royaume de la Manche et une République occitane, entre autres. La Manche correspond au Royaume-Uni actuel plus, approximativement, l'Irlande et la Manche continentale, c'est-à-dire le Nord-Ouest de la France et les Flandres. Je donne des indices dans mon roman de moments charnières qui, en basculant l'Histoire de l'autre côté, auraient pu rendre réel ce qui semble aujourd'hui saugrenu. Je n'ai pas d'origine anglaise - tout au moins connue ou récente - mais, en tant que Breton, je me sens naturellement proche de la civilisation britannique. La France n'est pas, comme on l'entend dire bêtement, un pays latin. On pourrait dire tout autant que c'est un pays germain ou un pays celte mais la vérité est que c'est un pays carrefour, essentiellement composite.
Bref, l'action du roman a lieu principalement en Manche continentale ; il était donc naturel d'adapter le parler des personnages, d'autant plus que Epreuve hystérétique est une suite de monologues et de dialogues. Je trouve toujours peu kitsch les peplums américains où les patriciennes coiffées de choucroutes fifties s'expriment avec un anachronique accent californien… J'ai donc inventé un français manchois, en commençant par angliciser un peu le français contemporain. Et comme j'avais sous la main un modèle vivant de société anglo-française, le Québec, j'ai fait plusieurs emprunts au vocabulaire québécois.
Je me suis aussi imposé deux principes. Premièrement, prendre ce qui sonnait le plus étrange, pour contrer un certain conformisme langagier, dont les plus infectés sont la haute administration et le monde politique, qui conduit à délayer des vocables normés et aseptisés. J'aime certaines fautes, du moins sont-elles ainsi qualifiées par les petites âmes censeuses : pourquoi n'irons-nous pas au boucher, la taureau allant bien à la vache ? J'ai parfois légitimé le français parlé en réduisant la négation à "pas", sans "ne", ou en remplaçant "desfois" par "parfois". J'ai aussi voulu redonner leur place à certains verbes écarté s dans l'usage pour le conjugaison irrégulière : choir, ouïr, mouvoir...
Deuxième principe : prendre ce qui était le plus court et alléger la syntaxe française dont on a oublié, par habitude, qu'elle est grandiloquente. On abuse des locutions et des explétifs. J'ai ainsi réduit l'emploi des verbes pronominaux et banni les expressions du type : "il s'agit de", "ne… que", "il y a". Pourquoi compléter nos phrases par des mots pauvres en sens qui sont seulement là pour donner un peu de bouffant et pour obéir à une esthétique métrique paresseuse ? J'aime les mots monosyllabiques pour leur pureté et leur force, leur élégance. Au total, je m'oppose à l'idée d'une langue mécanique ; vive les exceptions, les fautes, les emprunts aux autres langues, les lapsus ! La version d'Epreuve hystérétique que j'ai soumise aux éditions Le Manuscrit est une version édulcorée par mes soins, la première version étant beaucoup plus radicale s'agissant de la transformation du français. J'espère qu'elle pourra un jour aussi être publiée. Elle exigeait un effort important du lecteur mais pas insurmontable. Mais elle classait trop vite ce roman dans la catégorie délaissée du "roman expérimental".
Vous abordez ainsi, de façon légère et inspirée, une réflexion sur la langue française…TRONG> J'ai traité du sujet du français car il est pour moi un symbole de ce que je n'aime pas dans l'esprit français : un mélange de cartésianisme, d'aridité spirituelle, de grégarisme et d'orgueil national mal fondé. Le français n'est une belle langue. Mais il peut s'embellir chaque fois qu'il s'éloigne du latin ; enfin, c'est mon goût personnel. Je n'ai pas hésité à réinventer la langue car, après tout, le français d'aujourd'hui est une langue tout aussi inventée que celle de mon roman. C'est pour coller à une construction politique prise comme fin en soi - le Royaume de France puis la République française - qu'il a été appauvri, réglementé et imposé à des sociétés très variées. Moi, je fais le chemin inverse : je déconstruis la France et sa langue et ainsi je propose un exercice appliqué de relativisme et de différentialisme où je voudrais renverser le lecteur trop bien assis sur son bagage culturel...
Quels sont vos projets ?TRONG> Avec ce premier roman, j'ai vraiment l'impression d'avoir tout dit de ce qui m'importe à l'heure actuelle. J'ai voulu le dire efficacement, en voyant la littérature comme un art contemporain. Donc mon seul projet aujourd'hui est que ce roman trouve un nombre rassurant de lecteurs aptes à comprendre ma démarche stylistique et ma vision du monde… A défaut, si Epreuve hystérétique restait lettre morte, je ne vois pas pourquoi tenter une séance de rattrapage car je ne pourrais faire plus juste à mes yeux ; je m'arrêterais donc là en matière littéraire. En revanche, un succès relatif me donnerait envie de continuer à écrire, en favorisant toujours l'observation psychologique et l'imperfection touchante de l'oralité.
Propos recueillis par Audrey Cluzel et Karine Staub, octobre 2004. Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>