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SUICIDE ARTISTIQUE
Un entretien avec François Rall
 
Puisque sa tentative physique a échoué, un jeune poète entreprend son suicide artistique. De retour au pays, il décide de détourner le folklore de son village natal, exacerbé par la xénophobie ambiante. Une fable de la bêtise ordinaire à la couleur très locale.

>>> François Rall sur manuscrit.comTRONG>TRONG>


Pouvez-vous vous présenter ?TRONG>
François Rall, né en 1976 d'un père militaire et d'une mère italienne. 26 ans de déménagements : Paris, Tahiti, Bretagne, Allemagne, Sénégal, Nord, Alsace, Languedoc, Belgique. Après des études de marketing à Lille, j'ai travaillé 3 ans en Belgique dans le monde de l'Internet. Suicide Artistique est mon premier livre publié. Quand je ne travaille pas à mon prochain roman, je hante la cinémathèque de Bruxelles et j'écris des critiques ciné pour autrecinema.org, bercé par Lou Reed et les Stooges. Je voyage aussi dans des contrées exotiques (Languedoc Roussillon, Inde, Italie).


Votre personnage François, jeune poète, refuse que son existence soit soumise à l'ordre domestique ou aux valeurs bourgeoises. A quel moment, le suicide lui apparaît-il comme la conclusion de son itinéraire ?TRONG>
Il porte l'idée du suicide avant même le début du roman, en venant dans sa petite ville du Sud. Le travail le dégoûte, la famille aussi, il n'a pas de valeurs concrètes et positives sur lesquelles se reposer alors il en conclut qu'il faut en finir. Mais il y a une part de pose dans l'envie de commettre le suicide. Son discours est très orgueilleux, un peu comme dire à sa famille et au monde : "puisque vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus et je vous le prouve". C'est un geste de défi pour dire qu'on préfère mourir que se compromettre. Mais comme le héros est plus grande gueule qu'il n'y paraît, il ne met pas fin à ses jours et c'est là que le concept de suicide artistique prend son sens.
Il décide de créer une oeuvre suicidaire, une pièce de théâtre pour se moquer des gens de la ville et de leur héros local, le Gayou. C'est une façon de dire merde aux adultes, de les contredire, de se moquer de leurs valeurs. Le sens du suicide artistique est double : dans le geste de création, il y a un risque fort d'échec qu'il faut assumer, une part suicidaire et en même temps, dans cette pièce de théâtre, il y a un désir de s'immoler, de choquer le public, qui relève du suicide. Mais c'est une façon plus "soft" de se foutre en l'air.



Pour ce faire, votre anti-héros rejoint la maison familiale à Castelgnon-le-Lez, ce qui teinte aussitôt le récit d'une couleur très locale, pourquoi ce retour au pays natal ?TRONG>
Le pays natal représente les parents, les racines. Mais quand François arrive, les parents ne sont pas là, en vacances, partis, quelque part. C'est une façon de donner liberté au personnage, de le lâcher dans la nature. Les parents sont un facteur de culpabilisation qui disparaît progressivement du roman. Se moquer de Castelgnon-le-Lez, c'est s'affranchir des adultes, prendre des risques. Et puis, j'avais envie de décrire des choses que j'avais ressenties en vivant dans le Languedoc : un climat de tensions sociales, une xénophobie latente et une certaine dégradation du paysage. Les résultats du 21 avril ont montré que la région est elle aussi soumise à des frictions entre communautés. Languedociens, maghrébins, pieds noirs, français d'autres régions, j'ai souvent eu l'impression que les gens ne peuvent pas se supporter, qu'il n'y a pas de communication entre eux. Le mythe du Gayou cristallise ces tensions en les caricaturant. Cela dit, je ne pense pas avoir fait un portrait réaliste de la région, j'ai donné un point de vue extérieur, très satirique. J'ai mis des images, des bruits, des dialogues et des accents que j'ai captés là-bas, des détails qui m'ont choqué.
L'urbanisme par exemple : quand vous arrivez à Montpellier par la route de Nîmes, vous traversez toute une zone marchande très laide, faite de panneaux et de préfabriqués, impropre aux piétons, qui trouve son aboutissement esthétique dans les stations balnéaires comme Palavas ou La Grande Motte. Du béton, du factice, du pas beau, cela fait un bon décor pour une satire méchante.



Après la nature morte au barbecue, quelles compositions imagine-t-il pour son suicide artistique ?TRONG>
Ce qui forme le suicide artistique, c'est une suite d'actions inconscientes, téméraires qui doivent forcer le quotidien, l'agresser. Le récit progresse selon une mise en danger du héros-narrateur. France sauve François du suicide. Elle l'introduit dans sa famille. Il gagne leur confiance en leur racontant des ragots sur la TV. Puis il entame une liaison avec France. Il l'accompagne, elle et son frère, dans un bar de Castelgnon. Là, il rencontre deux artisans racistes, Lombardo et Di Costanzo, qui veulent se venger du maire. En effet, à l'occasion de la fête de la ville, celui-ci compte échanger avec Brentwood, la ville américaine jumelée à Castelgnon, la statue du Gayou contre celle d'un esclave noir brisant ses chaînes. Ca ne leur fait pas plaisir. François leur propose alors d'organiser une pièce de théâtre à la gloire du Gayou afin de protester contre son départ. Le suicide artistique commence : comment François se débarrasse des 2 types lors d'une virée en cité HLM, comment il monte la pièce avec des acteurs improbables, leurs répétitions calamiteuses à Palavas-les-Flots et comment la pièce est accueillie lors de sa représentation, l'hallali finale.


Il se fait aussi un devoir de ridiculiser les poncifs et les figures de la culture franco-française. Le folklore est-il si dérangeant ?TRONG>
Quand il tient lieu de culture de repli, il me paraît dangereux. Le folklore représente une part morte de notre culture, que nous souhaitons faire vivre, artificiellement et souvent sans la connaître. Dans un pays très centralisé comme la France, où la culture officielle est principalement nationale, il peut servir de défense contre la domination du centre et la perte d'identité culturelle. Le Gayou, héros de Castelgnon-le-Lez, est un symbole de repli local mais aucun des personnages locaux ne s'intéresse à son histoire, seul compte le mythe préfabriqué et simplifié. C'est bien sûr une invention romanesque pour moquer l'esprit de clocher et l'utilisation abusive de Jeanne d'Arc ou Charles Martel. Je n'ai rien contre la culture régionale, si elle est une réalité, une matière vivante. En Italie, par exemple, où les villes et les régions ont une identité forte, Toscane, Lombardie, Sicile, etc, le folklore est une part vivante de la culture. Les fêtes médiévales et religieuses rythment la vie. Dans Suicide Artistique, François détourne le folklore local, en écho à l'actualité et à la xénophobie ambiante. Là, le folklore redevient culture car la représentation du héros et la destruction de son mythe obligent les spectateurs à réagir, il les interpelle, les agresse. Le passé redevient une matière vivante.


Sa rencontre avec France, sa séduisante voisine, oblige François à certains consensus (avec ses parents notamment), parlez-nous de ce complot contre Claude François…TRONG>
C'est une véritable blague ! Pour amadouer les parents de France qui passent leurs journées de vacances devant la télévision, François décide de leur raconter tous les ragots possibles sur le monde magique de la TV. Pourquoi le célèbre animateur Patrick Risotto a-t-il été viré de TF1 ? Parce qu'il avait mis la main sur la cassette secrète révélant la vérité sur la mort de Claude François. Clo-Clo détenait des secrets compromettants qu'il communiquait en codes par ses chansons. TF1, chaîne noyautée par le KGB à l'époque, est impliquée dans ce mystère. D'où les silences entourant la mort du chanteur et la mise à pied du présentateur… Voilà, je ne vais pas faire plaisir aux héritiers de Claude François mais ces élucubrations sur son décès m'ont permis au passage de me moquer de toutes ces théories du complot et ces délires qui contaminent le discours d'extrême droite et par extension, les parents de France. C'est aussi une occasion de se moquer de Clo Clo et de ses chansons.. Désolé, je préfère le rock !


Votre roman n'est-il pas le récit d'un passage, non consenti, à l'age adulte, une sorte de Trainspotting littéraire ?TRONG>
Il y a de cela, un peu. Le personnage est très adolescent, c'est une adolescence idéalisée qu'il prolonge en réalisant son suicide artistique. Il approche de l'âge adulte dans les toutes dernières pages du livre. Mais il en est encore loin, peut-être sera-t-il adulte dans Suicide Artistique II, le Retour, qui sait ? Trainspotting est assez différent : si je me souviens bien, le héros joué par Ewan Mc Gregor ne trouve l'équilibre qu'à la fin, seul, loin de ses amis et de la mauvaise influence qu'ils exercent. Dans Suicide Artistique, au contraire, c'est en se créant une troupe et en trouvant l'amour que le personnage se réalise alors oui, il se reconstruit une famille, il devient forcément plus adulte.


La figure de l'artiste marginal qu'incarne François vous paraît-elle encore d'actualité ? Comme le suggèrent les privations qu'il s'impose, pensez-vous que la création ne peut émerger que dans l'inconfort ? TRONG>
François est un personnage idéaliste, sensible, créatif, paresseux, ironique et suicidaire. Un type ingérable. A travers lui, je rends un hommage aux artistes rock que j'aime : Lou Reed, Jim Morrison, Bowie ou Iggy Pop. Ils étaient drogués, marginaux, parfois imbus de leur importance, des gens totalement barrés et versatiles mais capables de produire des chansons admirables. Ils étaient d'actualité quand la marginalité était à la mode, ils étaient autant adulés pour leur oeuvre que pour leur mode de vie anti-social. Je crois que ça n'existe plus, des artistes marginaux comme cela. D'ailleurs, la plupart sont soi morts, soi rangés maintenant. Bien sûr, je pense qu'il y a encore des artistes qui font leur petite cuisine dans les caves, à l'ombre, et qui veulent casser l'ordre établi. Le rap et la techno sont nés comme cela, dans les souterrains. Mais les marges ont très peu d'audience et les industries n'aiment pas les déviants, à moins qu'ils ne vendent une marginalité rentable. Ce qui n'est pas le cas du personnage de François qui avoue sa fierté de faire de la poésie, genre absolument "inutile et non rentable à notre époque". Les privations qu'il s'impose exacerbent ses frustrations et ses angoisses. Il met ses chairs à vif. Il a ce besoin d'être tendu pour créer. Il y a beaucoup de grandes oeuvres qui se sont faites dans la tension : Gogol a écrit Les Âmes mortes dans un état de délire mystique. Il a d'ailleurs brûlé son premier manuscrit, c'est un extrême... A côté de cela, je reste convaincu que la création a besoin d'inconfort : pas forcément matériel mais moral, mental. Pour être artiste, même officiel, même embourgeoisé, et interroger le monde, je pense qu'il faut se voir comme un usurpateur, quelqu'un qui n'est pas à sa place et qui a besoin sans cesse de douter. Sinon, la création existe mais perd de sa force, c'est triste de vivre de petites rentes créatives.


Jeune travailleur, comment vivez-vous votre insertion dans la société. Quels sont vous projets ?TRONG>
Je la vis relativement bien car j'ai trouvé un espace de liberté avec l'écriture. Je travaille dans un univers salarié très strict et assez pauvre en imagination, où il est difficile de s'exprimer alors la création m'équilibre. Si mes projets artistiques aboutissent comme je le souhaite, elle prendra naturellement le pas sur mes activités actuelles.
J'ai un nouveau roman en route, qui parle de l'entreprise, justement, sur le ton de la satire. Je m'investis beaucoup dedans et je suis convaincu qu'il sera supérieur à Suicide Artistique. Enfin, avec un ami musicien, nous souhaitons mettre en musique certains de mes poèmes, faire du spoken words, s'amuser avec les mots, créer des atmosphères musicales, pour le plaisir. Il va se passer beaucoup de choses pour moi en 2003.



>>> François Rall sur manuscrit.com
>>> Un extrait de Suicide artistique 





Propos recueillis par Sandra Delacourt et Audrey Cluzel, octobre 2002.TRONG>
Copyright manuscrit.com 2002. TRONG>

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