Javad Zeiny est né en Iran. Cinéaste, écrivain et directeur du festival de films "Uninvited", il a vécu en Suisse, aux Usa, au Canada, avant de s'installer à Paris. Ses films et ses écrits font évoluer des personnages partagés entre plusieurs cultures, dans des décors absurdes et délirants. Dans ce livre, un homme énumère seul dans un lit le décor idéal de son quotidien : un toit, une toilette, un plafond où croient et se multiplient les souvenirs : histoires d'amour raté, destins de cons, vies rêvées et voyages subreptices entrecoupés de lentes tranches de vide. Des journées entières à laisser le corps reposer et l'imagination aller, avec pour seule compagnie, un poisson rouge étouffé dans un dictionnaire.
Vous vous présentez comme "un voyageur sans destination" qui cherche son chemin en écrivant. Quelle étape a marqué l'écriture de ce texte ?TRONG> Je suis né en Iran. J'ai vécu en Suisse, aux Usa et au Canada avant de m'installer en France. Celui qui est condamné et interdit chez lui peut vivre et se réaliser ailleurs en empruntant une autre langue, et tant mieux si c'est le français, la langue dont je me sens le plus proche et libre pour écrire. Je ne pense pas qu'il y ait eu vraiment d'étapes car le voyage continue et les trajets restent intacts, il ne faut surtout pas que je m'arrête...
Dans ce livre, votre personnage énumère seul le décor idéal d'un quotidien si routinier qu'il laisse enfin l'esprit libre, quoi d'autre pour être heureux ? TRONG> L'écriture ou un magnéto pour enregistrer ses monologues et les écouter au fil du temps tout seul, et surtout pas avec quelqu'un d'autre.
Alors la prison pour tous après 50 ans ? Enfermé consentant, à rêver sa vie ? TRONG> Pourquoi pas mais encore mieux : enfermer les gens pendant un an tous les dix ans (pris en charge par la sécurité sociale), pour pouvoir visionner et re-visionner sa vie et faire le point, de retour au quotidien les idées seront originales, différentes, ouvertes.
Dans sa cellule, votre personnage n'est pas tout à fait seul, il y a ce poisson rouge mort qu'il consulte dans son dictionnaire… Le sort réservé à ceux qui osent quitter leur bocal ? Mais par où est-il donc passé pour en arriver là…TRONG> Lui, il le trouve toujours plus beau dans son dictionnaire que dans le bocal froid en cristal, en tous cas dans le dico il est bien au chaud comme lui. Leur deuxième point commun, c'est la mort, l'idée de la fin qui est quelque fois plus belle que la vie même ; "c'est beau comme la mort".
"Une vie passe vite et il faut vivre sans choix, mais avec des goûts." De quels choix s'abstenir avec goût ? TRONG> S'abstenir de continuer à vivre dans son bocal de cristal, le même. Et le goût de s'en envoler.
En Suisse, un pain sur dix est un pain bio… quelles pensées vous inspire cette statistique ? Peut-être celle de modifier votre titre ?TRONG> La Suisse a été choisie comme l'exemple d'un de ces bocaux en cristal, petit, numéroté et bien rond sans poussière, dans lequel on peut se croire heureux, c'est la métaphore même de la vie humaine, ce qu'on appelait autre fois la bourgeoisie… Sur le point bio, encore une mode fashion. Quand on voit le prix de ce genre de produits, on peut bien imaginer les acheteurs à l'avance. bio bobo, ça reste toujours un bocal.
"Il y a toujours quelque chose qui manque qui est de trop, mal placé, peu, trop loin, trop près, qui bouge". L'écriture parvient-elle à contenir chez vous le sentiment de cette instabilité ? Le cinéma peut-être ? Pourquoi ?TRONG> En écrivant on arrive à ranger quelques désordres imaginaires mais tout reste toujours un peu déplacé ou mal placé. Quand j'écris c'est le moment où je me laisse le plus aller, je trouve dans le désordre, un ordre décalé qui rend les choses plus vraies, plus touchantes, humaines. Cette liberté diminue dans le cinéma où les choses prennent plus de temps et la dépendance aux autres est plus forte, ce qui rend le résultat final bien ficelé, mais moins personnel.
Quels sont vos projets, du pain sur la planche ?TRONG> Je suis trop lent, j'ai plein d'idées qui se baladent un peu partout dans la tête, il faut que j'en choisisse une et la mette sur papier, avec toutes les autres idées qui continuent de se balader en même temps, je sais à l'avance que ça sera difficile d'être fidèle à un seul sujet, donc je pense plutôt à une boulangerie avec un peu de toutes les sortes de pains, même le bio (enfin si les affaires marchent bien !).
Propos recueillis par Audrey Cluzel, décembre 2004. Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>