Elyane Gorsira est étudiante en archéologie préhistorique à l'École Pratique des Hautes Études, lorsqu'elle décide de tout quitter pour suivre son futur mari, à Curaçao, petite île située au nord du Venezuela. Elle y fonde la première Alliance Française et devient correspondante de l'AFP pour les Antilles Néerlandaises. Après des années de voyages et d'aventures diplomatiques, elle renoue avec sa formation et entreprend l'histoire romancée des Reines de Jérusalem, un travail de recherche et d'écriture titanesque qui nous conduit sur les chemins d'un orient légendaire et pourtant méconnu…
Comment votre formation initiale vous a-t-elle conduite sur les voies de la diplomatie, puis de l'écriture ? TRONG> J'aime me donner des défis et essayer de réaliser ce qui n'était pas prévu dans le cours initial de ma vie. Je me sentais mal à l'aise de savoir à 20 ans ma vie toute tracée, et puis alors que je faisais des recherches dans les réserves des musées néerlandais pour préparer un mémoire sur l'archéocivilisation, j'ai fait la connaissance de celui qui allait devenir mon mari et qui était mon absolue antithèse, je l'ai aimé pour cela et j'ai relevé le défi. Comme il était médecin et habitait Curaçao, j'ai abandonné, mon pays, ma famille et mes amis pour le suivre, je me suis retrouvée dans un contexte absolument inconnu et dans lequel je me suis intégrée. En trois semaines j'avais appris la langue du pays et m'étais mêlée à ses habitants, il y avait des fouilles archéologiques à entreprendre, je les ai faites avec d'autres archéologues, une Alliance Française à développer, j'en suis devenue la présidente. J'ai reçu un jour la visite du directeur de l'Agence France-Presse qui m'a proposé d'être correspondante de l'AFP pour les Antilles Néerlandaises, ce qui m'a permis de voyager encore plus, de rencontrer beaucoup de monde et de fonder deux autres Alliances Françaises, celle d'Aruba et celle de Bonaire.
Une autre fois, ce fut le Chargé d'Affaires de France au Surinam qui m'a demandé - sur avis du Quai d'Orsay, d'être Consul Honoraire de France à Curaçao, je pensais que c'était comme son nom l'indique un poste honoraire et pas trop fatigant, mais pas du tout cette charge m'a pris le plus fort de mon temps : dossiers d'immatriculations, visas, passeports, informations judiciaires, organisations d'escales de la Marine Nationale. Je devais parfois me rendre la nuit en pleine mer (démontée naturellement !), sur un bâtiment de la Royale se rendant dans une autre île de ma circonscription. Ces îles étant parfois des nids d'espions ou des étapes pour le trafic de la drogue je suis aussi devenue un "honorable correspondant" avec toutes les aventures que cela implique.
De Mélisende à Isabelle de Brienne, c'est une histoire romancée des croisades que vous publiez sur Manuscrit.com, à travers le destin stupéfiant des Reines de Jérusalem, comment vous est venu cet intérêt pour une période assez méconnue de notre histoire...TRONG> Plus que l'histoire des croisades, c'est celle de l'établissement du royaume franc de Jérusalem que j'ai essayé de décrire à travers la vie de ses reines et princesses, ce qui me permettait d'élargir mon horizon sur ce douzième siècle oriental assez peu connu et tellement envoûtant. Ma formation de préhistorienne m'a beaucoup aidé et ma curiosité aussi. Lorsque je prenais un personnage, par exemple Baudouin 1er, je voulais remonter à ses racines boulonnaises ou ardennaises, faire revivre la personnalité de son grand-père Godefroy le Barbu afin de pouvoir cerner la sienne, lui donner une consistance et surtout le faire parler et l'avoir pour interlocuteur, l'avoir là devant moi, vivant et m'expliquant ses difficultés. Le roman, il est dans mes dialogues, mais j'ai veillé à ce que le contexte, le cadre de l'histoire et le caractère des personnages restent scrupuleusement historiques, c'est cela ma gageure et croyez quelle est de taille !
Comme la plupart d'entre nous je ne connaissais des croisades que ce que l'histoire de France avait bien voulu nous présenter, c'est-à-dire le départ de la première croisade, Pierre l'Ermite, Godefroy de Bouillon, puis cent cinquante ans plus tard les septième et huitième croisades, celles de saint Louis ; entre temps rien, le grand blanc. C'est ce vide que j'ai voulu combler : comment vivaient nos ancêtres dans ce royaume des sables qu'ils devaient sans cesse rebâtir et toujours assurer ? Pourquoi le faisaient-ils ? Eux qui avaient tout abandonné pour un rêve qu'ils n'étaient même pas sûrs de réaliser ! Et puis je me suis intéressée aux voisins, aux Arabes et à leurs conquérants turcs qui venaient par vagues successives imposer leur domination ; aux Arméniens réfugiés dans les montagnes de Cilicie, et surtout à Byzance qui jetait alors les derniers feux de sa puissance passée, Byzance héritière de Rome dont l'empire jusqu'à 1071, s'étendait des frontières de l'Europe à celle de l'Asie, et empiétait avant 698 sur les rives de l'Afrique. Ces découvertes m'ont permis de faire la connaissance de personnages hors du commun, tel le géographe arabe Al-Idrîsi qui vécut à la cour du roi de Sicile Roger II, et qui revit dans deux de mes livres : "Mélisende de Jérusalem" et "Jérusalem et Byzance".
Lorsque j'ai fait ces découvertes, lorsque surtout je me suis intégrée à cette période grâce aux récits des contemporains, de ceux que j'appelle les correspondants de guerre de l'époque, (car non contents de témoigner ils combattaient aussi) tels le chevalier Anonyme, Richard le Pèlerin, Pons de Balazun… ou assistaient les guerriers comme Raymond d'Agiles, Foulcher de Chartres... ou eurent de hautes positions, furent conseillers des rois, chanceliers du royaume tel Guillaume de Tyr ou Gautier le Chancelier. Ils étaient tous en première ligne lors des engagements, (Gautier fut l'un des rares survivants d'Ager Sanguinis et c'est en m'inspirant de son témoignage que j'ai pu reconstituer cette terrible bataille dans "Hodierne de Rethel"). J'ai voulu faire partager mes découvertes à mes éventuels lecteurs et rendre un hommage admiratif à ceux que l'Histoire occulta.
Vous évoquez la participation de Mathilde de Toscane à de nombreuses batailles, quelles sont les reines dont le rôle politique a été le plus décisif en Terre Sainte… Laquelle de ces reines ou princesses vous inspire le plus d'admiration ou le plus d'effroi ?TRONG> Hormis Mathilde de Toscane, la margrave Ida de Bavière et Syldegaite, la seconde épouse de Robert de Hauteville, capable assurait sa contemporaine l'historienne Anne Comnène, de s'armer comme un soldat, de se battre et de rallier les fuyards, reines et princesses ne s'engageaient pas dans les batailles, elles déléguaient leurs pouvoirs à un homme, en général leur amant qu'elles nommaient connétable du royaume et qui agissait de concert avec elles, ce fut le cas de Mélisende de Jérusalem et de son cousin Manassès de Hierges.
Les princesses qui m'ont inspiré le plus de tendresse et d'admiration par la force de leurs sentiments, leur courage et leur sens du devoir furent Cécile de France et Hodierne de Rethel. Cécile, mariée à l'âge de 9 ans par la volonté de son père le roi de France Philippe 1er à Tancrède prince d'Antioche, connut avec ce dernier lorsqu'elle atteignit ses quinze ans, une véritable et éphémère histoire d'amour puisque Tancrède mourut deux mois plus tard, mais auparavant - rapporte Guillaume de Tyr - s'étant aperçu que l'un de ses pages, en l'occurrence Pons de Tripoli, vouait à sa femme un amour réel quoique caché, il les avait adjuré sur son lit de mort, de se marier après son décès et avait doté sa petite épouse d'un prodigieux douaire. Quant à Hodierne, mariée au croisé ardennais Héribrand de Hierges, puis à la mort de ce dernier à Roger de Salerne, elle avait contribué à sauver Edesse et Antioche, la première fois en 1104 lors de la capture de son frère Baudouin, alors comte d'Edesse, la seconde en 1119, après Ager Sanguinis et la mort de Roger de Salerne. Elle tint par son énergie Antioche à bout de bras, refusant de capituler jusqu'à ce que son frère le roi Baudouin II, lui fît parvenir son anneau frappé aux armes de Jérusalem, prouvant qu'il était vivant et arrivait à son secours. Les plus passionnées furent Mélisende et Alix de Jérusalem, qui ne reculèrent ni devant le meurtre ni devant la trahison, pour parvenir à leurs fins.
Alix était prête à trahir son père et à demander pour ce faire l'assistance de l'ennemi, en l'occurrence Zengî, gouverneur de Mossoul. Mélisende enfermée à Jérusalem dans la Tour de David, refusa que l'on ouvrît les portes de la ville à son fils le roi Baudouin III, et alla jusqu'à l'attaquer à grand renfort de machines de guerre et de perrières pour l'empêcher d'y entrer ! (Les quatre filles du roi se vouaient une affection indéfectible et défendaient leur fratrie contre toute agression, qu'elle vînt de leurs parents, de leurs maris, de leurs amants ou de leurs enfants). Les plus romanesques furent Constance d'Antioche, Théodora de Jérusalem et Mélisende de Tripoli. La plus pathétique est Philippa d'Antioche.
Vous êtes-vous rendue sur les lieux que vous évoquez dans vos ouvrages ? Il s'agit là d'un important travail de recherche, quelles ont été vos sources, les livres de références que vous pourriez recommander a vos lecteurs… TRONG> Je me suis rendue trop brièvement hélas, sur les lieux où se passa l'action ; j'ai caressé la croix d'argent de la basilique de la Nativité à Bethléem, à l'endroit même où Tancrède s'était agenouillé ; j'ai traversé les souks de Jérusalem, admiré le Saint-Sépulcre, chef d'oeuvre de la reine Mélisende ; j'ai vu le soleil se coucher à Tripoli, le même que contemplait Cécile de France à Mont Pèlerin, et aussi les roses de Jéricho poussées par le vent du désert égyptien et que ramassait le roi Amaury 1er en souvenir de son enfance et de sa mère… Je me suis imprégnée des paysages, de l'histoire et de la personnalité des habitants dont la plupart n'ont pas tellement changé, en particulier les maronites de la montagne libanaise.
Mes premières sources ont été les chroniqueurs et historiens des XIIe et XIIIe siècles, tant latins tels Raymond d'Agiles, Foulcher de Chartres, le Chevalier Anonyme, Guibert de Nogent, Raoul de Caen, Albert d'Aix, Robert le Moine, Richard le Pèlerin, Guillaume de Tyr, ou Ernoul l'écuyer de Balian d'Ibelin, que grecques telle Anne Comnène, ou arabes avec Ousâma Ibn Munqidh, Kemal ed-Dîn, Ibn al Qalanissi, Ibn al-Athîr ou Abou Shama ; pour les sources arméniennes, je me suis référée à Mathieu d'Edesse et à Grégoire le Prêtre, et enfin à Michel le Syrien pour les sources syriaques. Mes auteurs de références : Diehl, Chalandon, Grousset, Runciman, Oldenbourg, Morrisson, Prawer, Pernoud et aussi Flori ou Aubé. Cependant si quelqu'un désire aborder sans connaissances spéciales cette brillante époque, je ne puis que lui conseiller l'admirable livre que René Grousset a écrit à son intention et qui s'intitule : "L'épopée des Croisades".
Vous semblez nourrir un intérêt tout particulier pour ces ambassadrices de la chrétienté, puisqu'à la suite des Reines de Jérusalem, vous publiez "La dernière nuit de Jeanne d'Arc", un long monologue en vers, où Jeanne revit son enfance et l'objet de sa mission. Vous êtes-vous inspirée de votre propre foi religieuse pour écrire ce texte ? TRONG> Bien sûr je me suis inspirée de ma foi religieuse, mais surtout de celle de Jeanne elle-même, de sa foi à elle qui transparaît à chacune de ses réponses lors de son procès. Jeanne est là, bien vivante, on entend ses réparties pleines d'à-propos, on sent sa gentillesse, sa spontanéité, son humour on semble la voir, éclatante de jeunesse, de fraîcheur et de courage ; de détermination aussi, elle sait tenir tête à ses juges et leur répondre du tac au tac, lorsqu'ils lui demandent, cauteleux : "Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ?" elle leur dit simplement : "Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde !" Mais elle est aussi présente et par là si proche de nous, par sa vulnérabilité, sa tendresse, sa frayeur de mourir brûlée vive. À son procès de réhabilitation, en 1455, le frère Jean de Toutmouillé qui était à ses côtés lorsqu'on lui avait lu la sentence de mort, rapporte sa douloureuse exclamation : "Ah j'aimerai mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée !" Pourtant elle assuma son destin jusqu'au bout de son engagement, ne reculant ni devant le feu, ni devant la peur, ni devant la mort.
Dans un registre plus intime cette fois, votre dernier recueil de poèmes retrace vos longues plongées dans les récifs des Caraïbes, parlez-nous de cette expérience d'écriture…TRONG> J'aime le silence de la mer, la presque ivresse des profondeurs, au moment où à moins 50 ou 60 mètres on doit faire un effort pour ne pas se laisser séduire par l'attrait des profondeurs, et s'enfoncer plus avant dans le grand bleu, (tout comme aujourd'hui pour écrire mes livres, j'aime me plonger, mais sans danger cette fois, dans le silence de la nuit). Et puis j'aimais avec mon voilier "Croix-du-Sud" sillonner la mer, entendre le chant du vent dans les voiles, voir les éclats du soleil se figer dans les vagues et les poissons volants aux couleurs d'arc-en-ciel, fendre l'écume de l'eau.
Quels sont vos projets ?TRONG> Terminer ce que j'ai commencé, il me reste à écrire le sixième et dernier tome des "Reines de Jérusalem et des princesses de Terre-sainte", après si Dieu veut, j'aimerais explorer la mer Rouge afin d'y retrouver des vestiges de l'escadre que Renaud de Châtillon lança en 1182, et aussi admirer son paysage sous-marin.
Propos recueillis par Audrey Cluzel et Aline Corazza.TRONG> Copyright Manuscrit.com 2003.TRONG>