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L’OMBRE DU MONDE > PREMIER ROMAN
Une interview de Benjamin Angel
 
"Déjà l'ombre du monde à nos regards s'efface,
Nous échappons au temps, nous franchissons l'espace,
Et dans l'ordre éternel de la réalité,
Nous voilà face à face avec la vérité."
TRONG>Lamartine
 

Perez est un modeste employé d'assurance timide et introverti qui nourrit une véritable phobie du poil. Suite à une discussion avec une étrange assurée, il se retrouve doté d'une extravagante et foisonnante barbe dont il ne peut se débarrasser. Il échoue dans un hôpital où un médecin frustré rêve de le disséquer. Désespéré, il cherche le réconfort dans l'Eglise mais est manipulé par un prêtre qui transforme sa barbe en miracle. Perez est alors contacté par une agence de sosie qui voit en lui la doublure d'un célèbre dictateur latino-américain...
Un extrait
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Pourriez-vous vous présenter ?TRONG>
Je travaille dans une importante organisation internationale depuis une dizaine d'années sur des questions bien peu littéraires, tournant généralement autour de l'économie et de la monnaie. J'enseigne également dans divers master et publie régulièrement des articles dans des revues consacrées à des questions très austères. Malgré cette immersion dans un monde de chiffres, je continue heureusement à libérer de nombreuses plages pour la lecture, qui est, avec le cinéma, une de mes passions.




Perez est un être timide et introverti, inquiet du moindre événement qui viendrait perturber l'ordre de son apparence et sa vie méticuleuse d'employé d'assurance. D'où lui vient cette phobie des poils ?TRONG>
De l'imagination de son concepteur. Plaisanterie mise à part, les phobies se constatent plus qu'elles ne s'expliquent. Chez Perez, elle se rattache sans doute à son souci constant de se fondre dans la médiocrité ambiante, de ne pas se faire remarquer. La barbe singularise, or le rêve de Perez est de vivre dans un anonymat douillet, tranquille. Sa passion pour les visages glabres est le reflet de sa quête d'une vie sans aspérité. Briser ce rêve est le plaisir sadique que l'écriture de ce roman a réservé à son auteur et que le lecteur pourra, je l'espère, partager.



Cette barbe hirsute et incontrôlable, va agir comme un masque et recouvrir peu à peu la personnalité du vrai Perez. Lui qui, dans les premières pages, cultivait une aversion maladive pour les poils accepte finalement les rôles qu'on lui confie, ainsi que la gloire et l'argent qui les accompagnent… Pourquoi avoir fait de votre héros la figure même de la compromission ?TRONG>
Je répondrais en citant Woody Allen : "Il y a deux types de personnes dans ce monde, les bons et les mauvais. Les bons dorment mieux, mais les mauvais semblent bien plus jouir des heures de veille". Un roman doit servir de livre de chevet et non de somnifère. Les héros positifs sont ennuyeux. Perez est un anti-héros. Il est laid, égoïste, menteur, pleutre et opportuniste. En un mot, il est humain. 



Cette "ombre du monde", issue du poème de Lamartine, témoigne d'une conception assez cynique du politique. Qu'il s'agisse des médecins, des religieux, des politiques, tous vos personnages s'avèrent être des charlatans ou des marionnettes incarnées par des acteurs comme Perez. Sortirons-nous jamais de la Caverne ?TRONG>
La caverne peut avoir ses charmes lorsque l'on est du côté qui projette l'ombre. La vie politique ne vise pas à une imitation des saints. Quiconque a fréquenté d'assez prêt le milieu politique - c'est mon cas - perd assez rapidement toute les illusions qu'il pouvait encore nourrir sur la question. Non qu'il ne puisse y avoir de convictions sincères - il y en a, fort heureusement - mais la lutte pour le pouvoir est avant tout une affaire de "bruit et de fureur". Licence romanesque aidant, j'ai naturellement forcé le trait : le roman tient dieu merci plus de la satyre que du documentaire. Mais les ressorts même de la parodie tiennent à leur lien possible avec le réel : il s'agit de pousser une réalité possible aux limites de l'absurde plutôt que de décrire des absurdités irréelles. J'ajoute que j'ai naturellement un esprit assez caustique et que je n'ai donc trop forcé ma nature pour insuffler dans le récit ce poison doux-amer.



Il manquerait presque un islamiste à son répertoire. Pourquoi avoir situé cette histoire dans les années 80.  Le sujet vous a-t-il paru trop délicat ? Quelles "questions internationales" ont inspiré l'écriture de ce premier roman ?TRONG>
L'idée du personnage a jailli il y a dix ans. Le roman lui-même a été écrit il y a cinq ans puis a été oublié dans un tiroir : à l'époque, les islamistes n'étaient pas au devant de la scène. L'idée d'un détour par Djedda eut-elle jailli si le texte avait été plus récent ? Peut-être. Pour le reste, le roman est une fiction et n'a pas été inspiré en tant que tel par des évènements historiques, même s'il fait un long emprunt à un célèbre dictateur, Castro. Mais avouons que ce dernier a déjà tant cultivé une personnalité d'opérette qu'il est parfois difficile de démêler, dans son cas, la réalité de la fiction !



Vous avez choisi d'offrir à votre personnage un dénouement malheureux, puisqu'il redevient glabre au moment précis où il parvient à imposer son "système pileux" autour de lui. Comment doit-on interpréter ce revirement de situation ? TRONG>
Ce dénouement malheureux est paradoxalement une étincelle d'espoir : avec lui c'est le rêve de Perez d'une vie conformiste qui s'évanouit. La recherche de l'effacement, de la similitude, ne paie pas. C'est une conclusion plutôt optimiste, non ?



Quels sont vos projets ?TRONG>
Si le courage me vient, j'aimerais écrire un roman historique sur Lope de Aguirre - un conquistador espagnol qui a trahi la couronne et périt trahi par les siens - dont le personnage me fascine depuis des années. Je crains qu'il ne soit pas non plus un héros positif…





Propos recueillis par Audrey Cluzel et Cécile Maury, décembre 2004.
Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>
 
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