Fanny Seguin est l'auteur de deux romans remarqués sur manuscrit.com : Les Lunettes d'Archibald , une satire jouissive de notre chère société de consommation et La Gifle, un roman autobiographique qui apporte un éclairage nouveau sur les tensions entre "Arabes" et "Roumies" aux lendemains de l'Indépendance algérienne. Dans ce récit, Fanny Séguin revient sur sa jeunesse au moment charnière où l'Algérie rompt avec cent trente ans d'histoire coloniale. Hugo et Mina, fervents indépendantistes, se retrouvent soudain étrangers à leur pays. Sous leur regard, se nouent et se distordent les relations entre les membres de la petite communauté de B.
Pouvez-vous vous présenter ?TRONG> Née à Paris de parents corses, je suis mariée à un "Pied-Noir" "libéral" comme on disait des Pieds-Noirs favorables à l'Algérie indépendante, lequel a été l'ami de Frantz Fanon (Frank Césaire dans mon roman). Pour le reste nous étions exactement, pendant la guerre, sur la même ligne qu'un Camus : horrifiés par les atrocités inouïes du "f.l.n" algérien et scandalisés par le silence pour ne pas dire l'indulgence dont elles bénéficiaient de la part de l'intelligentsia française de l'époque. Cette aversion pour le terrorisme arabe n'a pas empêché mon mari de recevoir des menaces de mort de l'O.A.S, un ami à lui ayant été assassiné presque sous ses yeux la veille même de la lettre (anonyme) de menaces. Nous avons dû fuir le pays, de nuit, en catastrophe, fin avril 1962. Nous y sommes retournés dès la fin juillet et y sommes restés jusqu'en 1974, date où nous sommes rentrés en France. Là j'ai enseigné de longues années dans un collège défavorisé de "zèpe" à la périphérie de Béziers, expérience qui m'a inspiré un roman publié chez Julliard en 1990. C'est aussi mon vécu, celui d' Algérie, qui m'a poussé à écrire "La gifle" contre les idées toutes faites véhiculées par la "Pensée Dominante" sur le sujet.
Hugo et Mina défendent, tous deux, une cause qui finit par les abandonner. L'issue des relations entre "Arabes" et "Roumis" était-elle, d'après vous, inéluctable ?TRONG> Hélas, la situation actuelle de l'Algérie prouve qu'en effet, le divorce entre "roumis" et " Arabes" était inéluctable, malgré l'existence d' hommes de bonne volonté des deux côtés.
Vous mentionnez à plusieurs reprises la dureté des regards portés sur les choix individuels des "Roumis", partagés entre le retour en France (en terre inconnue pour la plupart), ou l'hostilité en Algérie. Est-ce le devoir de mémoire qui a suscité, chez vous, le besoin d'écrire ce roman ?TRONG> Bien sûr, c'est par ce que vous appelez d'une expression si galvaudée aujourd'hui, "devoir de mémoire", que j'ai écrit ce roman. Devoir de mémoire VRAIE et non falsifiée ou expurgée comme celle que véhicule la "Bien Pensance" actuelle. En écrivant ce livre, j'ai souvent pensé à Camus à qui, j'aurais aimé le dédier. Devant l'oubli méprisant où l' on a laissé sombrer ce petit peuple pied-noir qu'il aimait tant et les mensonges dont on a accablé l'Algérie française qui lui était si chère, combien de fois il a dû se retourner dans sa tombe! Je suis sûre, d'ailleurs, que s'il n'était mort prématurément, sa combattivité, son prestige de prix Nobel ainsi que son honnêteté intellectuelle et morale foncière auraient puissamment contribué à donner de l'Algérie coloniale, bien qu'il fût le premier à en dénoncer les injustices, une vision autrement plus juste que celle, totalement négative, qui domine les esprits aujourd'hui. Il semble cependant que le vent tourne. Et ce n'est pas un hasard si l'on republie ses chroniques algériennes et si l'on publie ses réflexions sur le terrorisme. Il n'y a rien à y ajouter.
Dans ce roman, vous traitez d'un sujet encore tabou à l'heure actuelle. L'établissement d'un islam "dur", au lendemain de l'indépendance, est-il, selon vous, une façon de tirer un trait sur le passé colonial et d'affirmer une identité qui n'est, en fait, que caricature ?TRONG> La colonisation n'ayant, contrairement à ce qu'a laissé entendre la vulgate dominante, jamais attenté si peu que ce fût à l'identité des autochtones, bien au contraire, la volonté affichée par l'Algérie indépendante, sous prétexte de tirer un trait sous le passé colonial, de retrouver cette identité jamais perdue ne pouvait que conduire à une surenchère identitaire tournant en effet à la caricature.
Selon vous, quel rôle ont joué les femmes quand il a fallu choisir entre rester ou partir ?TRONG> Probablement déterminant : une femme occidentale ne peut tenir longtemps, quelle que soit sa bonne volonté, dans un pays musulman.
A la lecture de votre roman, se dégage une impression très étrange. Votre identité d'auteur et celle d'Hugo deviennent indiscernables au point que l'on en oubli que ce texte est signé de la main d'une femme. D'où vous vient ce sens de la dissimulation stylistique ?TRONG> Vous ne pouviez pas me faire plus grand compliment ! A mon avis, en effet, l'essence de l'écrivain est d'abord de savoir se mettre dans la peau de ses personnages. Si j'y suis si bien arrivée pour le narrateur, j'en suis ravie !
Le manuscrit de La Gifle a été retenu par les éditions Denoël, puis mis en suspens lors d'un brusque changement de direction. Quel sentiment vous laisse, aujourd'hui, cette mésaventure éditoriale ?TRONG> Toujours le sentiment d'une grande injustice. Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule tribulation qu'a connue mon roman.
Quels sont vos projets ?TRONG> Refuser de me laisser aller à l'aigreur et continuer à me battre pour la Vérité dans tous les domaines où j'ai quelque expérience et par tous les moyens y compris les plus modestes, les seuls pour le moment à ma disposition.