"La solitude c'est la mort du sens, avant d'être celle de l'individu solitaire." TRONG>
Le livreTRONG> Cela commence comme un conte. Une ville désertée, la menace d'une guerre imminente, un personnage perdu à la recherche d'un amour ancien, leurs retrouvailles muettes autour d'un puit. Puis le lecteur bascule, seul et sans réponse, dans les rêves du narrateur, chimères et neuves perceptions... Lire un extrait/Commander ce livreTRONG>
Pouvez-vous vous présenter ? TRONG>Répondre à cette question que l'on ne se pose pas spontanément, c'est pour moi, prendre conscience, avec un peu de surprise et de déception, du poids des déterminismes sociaux. Je fais partie de cette vaste catégorie de ceux pour qui l'écriture est une fonction professionnelle (journalistes, enseignants, chercheurs, etc.), et qui souvent, en font aussi un usage plus personnel. J'aimerais pouvoir dire que je suis un homme hors du commun, qui traverse la vie comme un météore ; il n'en est rien. Cette "écriture privée" est pour moi une activité marginale, clandestine, à laquelle je consacre peu du temps d'une existence des plus conventionnelles. Comme d'autres plaisirs solitaires, celui de l'écriture est intense mais un peu honteux.
Quel fut le déclic, premier, essentiel, qui vous a conduit à écrire ce roman ? Un rêve, trop de rêves, une quête qu'il vous fallait traduire dans un récit ?TRONG> Pas de déclic à proprement parler, mais une sorte de lente convergence d'éléments hétérogènes (rêves récurrents, bribes d'histoires insistantes, évènements minuscules mais troublants, fortes et inexplicables impressions de lectures, résurgence de souvenirs oubliés) ; éléments qui finissent par dessiner une configuration aussi inattendue qu'indiscutable. L'image du puzzle qui ouvre le texte correspond bien à la réalité de sa production. En d'autres termes, pas de maîtrise, pas de programmation, un travail un peu somnambulique.
Votre récit est parcouru de "divagations", accordez-vous plus de véracité à ces formes d'expression clandestines de l'esprit ? Considérez-vous nos esprits brimés ?TRONG> Pour s'en tenir au texte dont nous discutons, les formes de pensée spontanées comme les rêves, les rêveries, les divagations, y sont effectivement très présentes. Votre question m'amène à considérer le rôle qu'elles y jouent, et à constater à posteriori que le thème dominant du livre tourne autour des processus de définition de ce que l'on appelle la réalité. Comment on s'y prend pour se convaincre que l'on est bien dans une situation particulière, qui est la plupart du temps une situation connue : en train de dîner avec des amis, de participer à une réunion de travail, au concert, etc. Dans la grande majorité des cas, on ne se pose même pas la question parce que de multiples indices nous fournissent une certitude immédiate ; ces indices sont liés au lieu, au moment, à des informations écrites, aux échanges verbaux avec d'autres, aux comportements des autres ; tous ces indices sont conformes à ce que nous attendions, ils confirment nos expériences et nos anticipations. Quand la définition n'est pas immédiate, que l'on a quelques doutes, on cherche à rassembler des informations, on interroge les gens, on observe leurs comportements. On ne renonce jamais à essayer d'identifier la situation dans laquelle on est engagé.
Même quand les indices pertinents font défaut, et qu'en particulier il n'est pas possible d'interroger les autres ou de les observer, on continue à inférer à partir de ce dont on dispose, ce qui produit le plus souvent des interprétations délirantes. Mais des représentations délirantes valent sans doute mieux que pas de représentations du tout. Rêves, rêveries et divagations deviennent alors, à la fois, les indices, le raisonnement et la représentation, en même temps que l'on abandonne tout recours à des repères extérieurs. Ce livre décrit me semble-t-il, un processus de ce genre, d'où l'état de confusion, d'hallucination, d'égarement dans lequel se trouve quelquefois le narrateur.
Nous communiquons avec des signes depuis longtemps adoptés, établis, trop peut-être. "Institués", appauvris, comme une gnose figée ? Quelle est votre idée à cet égard ? TRONG> Le langage occupe une place centrale dans ce processus d'élaboration de la réalité ; il donne un nom aux choses, aux événements, aux situations, réduit l'ambiguïté, et du même coup calme un peu notre inquiétude. C'est dans sa forme d'échanges interpersonnels, qu'il est sans doute le plus efficace dans cette fonction, parce qu'il permet le plus souvent de faire converger assez rapidement les interprétations. Dans le texte, l'expansion du mutisme est à l'origine de la perturbation de l'ordre social, et de la dérive du narrateur, malgré le fait que ce dernier fasse parler les animaux et les statues. Le langage est ici un personnage, ou au moins une dimension importante de l'histoire. Assurément, malgré les combinaisons en nombre infini de ses composantes, le langage constitue aussi un cadre contraignant et déformant. Chacun tire partie à sa façon de ces possibilités et de ces contraintes. Pour ma part, à la relecture de mon propre texte, j'y vois beaucoup d'adjectifs, d'adverbes et d'énumérations ternaires ; mais même si j'aime plutôt les écritures sobres et incisives, celle-là est la mienne et c'est elle qui me procure le plaisir d'écrire.
Quels sont vos projets d'écriture ?TRONG> Trouver du temps pour travailler sur un projet de roman d'aventure, plus linéaire et plus explicite, dans lequel il est question d'accidents d'avion, d'espionnage militaro-industriel, d'états de conscience, de suicide collectif et de toumois !
Propos recueillis par Karin Staub, mars 2004. Copyright Le Manuscrit, 2004. TRONG>