Un livre de départs, de commencements : commencements de voyages, de livres, de paragraphes, "poèmes" inachevés, ébauches d'idées, premiers pas de l'être. Un essai d'autoportrait en pièces détachées où se manifeste un moi protéiforme, une tentative de préserver un peu de légèreté... Lire un extraitTRONG> Commander ce livreTRONG>TRONG>TRONG> TRONG>
A commencer par le début, ce titre, me rappelle un passage d'Antonin Artaud dans Le Pèse-Nerfs qui dit ceci : TRONG>"Toute l'écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci. Tous ceux qui ont des points de repère dans l'esprit, je veux dire d'un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l'âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l'époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d'automate que rend à tous vents leur esprit, - sont des cochons."TRONG>
Etes-vous, avez-vous été un de ces cochons-là, si oui, comment vous en êtes vous sorti ? Sinon, pourquoi leur adresser vos meilleurs morceaux ?TRONG> D'abord, pour que les choses soient claires : je suis flatté que vous commenciez par parler d'Antonin Artaud mais il va de soi que sa douleur, ses fulgurances, son génie me sont étrangers. Je suis un type ordinaire. Personne n'a encore songé à me faire lobotomiser. Nous partageons peut-être, quand même, la détestation de l'espèce de cochons dont il parle, à laquelle, par chance, je crois ou j'espère n'avoir jamais appartenu. Pour rien au monde je ne voudrais devenir un professionnel de l'écriture (ou alors en tant que reporter sportif). Non, mes cochons ne sont pas ceux d'Artaud. Les miens sont plus aimables, ils n'écrivent pas de livres, ils ne cherchent pas à se faire remarquer, ils n'ont pas d'idée sur le monde, sur l'homme, ils n'ont pas de morale, pas d'hygiène mentale, ils se roulent dans le lisier par plaisir, sans arrière-pensée, sans chercher ni à séduire ni à provoquer. Les cochons dont je parle ne s'intéresseront jamais à mon livre (ou alors pour le bouffer), ils ont mieux à faire.
"De l'art brut en définitive, c'est ce que j'aurais aimé, ce n'est peut-être pas impossible, je suis assez ignare, mais peut-être pas assez ignare. Quelque chose d'aussi nécessaire qu'(in)efficace. Quelque chose du chaos. Ne pas claquer sans avoir un peu saligoté la littérature. Rien qu'une musique inaudible. Mouvements de bras désordonnés." TRONG>Vous avez trop lu de poésie, cela vous a rendu malade ? Ecrire, c'est le moyen que vous avez trouvé pour arrêter de lire ?TRONG> C'est le moyen que j'ai trouvé pour lire "autrement". Non pas pour se cultiver, pour en savoir plus long, pour découvrir la "Vérité", pour paraître "malin-malin", pour se sauver, mais pour se faire des copains et pour les piller sans vergogne. Je trouve ridicule ce soupçon de plagiat qui menace maintenant tout le monde ; s'il y a bien un domaine où l'on peut s'approprier sans scrupule les découvertes des autres c'est celui de l'écriture. J'aime emprunter des phrases à d'autres, les détourner éventuellement tout à fait de leur sens d'origine, pour m'en servir à ma façon, pour essayer de "jongler avec", ou simplement pour échapper à la page blanche.
"Pondre un - relativement - gros livre qui réussirait à ne parler de rien, strictement, et qui bien sûr ne serait pas sauvé par son style, déplorable, ou sa cohérence, nulle, c'est en effet mon ambition, enfin ça l'était je crois."TRONG> On comprend mieux alors cet exercice d'humilité (/ humiliation) auquel vous vous livrez, écrire et dans le même temps avouer son impuissance à écrire. L'histoire est-elle si écrasante ?TRONG> Oui. Pour ne parler que d'histoire littéraire, je ne supporte plus d'entrer dans une bibliothèque ou dans une librairie. Trop de livres, trop d'auteurs, impossible d'imaginer qu'on peut avoir quelques lignes à ajouter aux milliards de lignes déjà écrites. Il me faut oublier tout ça et me rappeler seulement les quelques-uns dont je me sens proche pour retrouver un peu de courage. L'histoire de toutes façons ne nous apprend rien. Nous sommes trop bornés, trop enfermés en nous-mêmes, pour en tirer quelque enseignement que ce soit. Et nous sommes trop vieux (20 millions d'ancêtres, disent les spécialistes).
Vous écrivez (donc) "L'idéal ce serait bien sûr d'écrire, au nom de personne, pour personne. Tous ceux qui parlent pour les autres sont des imposteurs, si sincères et convaincus fussent-ils." TRONG>Sans prétendre parler en leur nom, écrire, c'est déjà prendre la parole (de celui qui se tait)…TRONG> Ce n'est que prendre la parole en mon nom (mais c'est déjà pas mal). J'aimerais bien parler pour les cochons, les cafards, les idiots, les analphabètes, les pins parasols, mais je ne crois pas que ce soit possible malheureusement. Je ne peux parler que pour l'idiot que je suis.
Olivier Rohe, dans son premier roman "Défaut d'origine", évoque cette expérience de reconnaissance - réjouissante ou désagréable c'est selon - des phrases qu'on lit, avec l'impression d'avoir pu les écrire… Quand cela vous est-il arrivé pour la dernière fois ? Quels sont les auteurs qui vous ont le plus "pillé" ? Comment se venger d'eux, par la citation (abusive) ?TRONG> Je tombe souvent sur des phrases que j'aurais aimé écrire mais je ne pense jamais que j'aurais pu les écrire. Alors je n'en veux pas à leurs auteurs, je les envie, je les jalouse, c'est tout. Et je les pille. Ca m'arrive assez souvent avec Robert Walser, avec Henri Michaux, avec Nietzsche, Arthur Cravan, Fernando Pessõa, Rimbaud, Montaigne, Gombrowicz, Novarina, Beckett, Clément Rosset, Cioran et de nombreux autres que je ne parviens pas à retrouver.
Finalement, vous finissez par l'avouer, "Morceaux pour les cochons, c'est également un autoportrait. Essai d'autoportrait, par accumulation (…) fragments de rien d'entier, récoltés ou inventés au cours de sa vie…" Comme si vous aviez souhaité vous débarrasser de vous-même, de vos exigences, de vos ambitions et surtout de vos scrupules… TRONG> Oui, j'ai voulu me débarrasser de moi-même et, miracle, je crois bien que j'y suis parvenu. Je suis maintenant plus léger, plus tranquille, plus amusé, plus détaché, moins souffreteux qu'au moment où j'écrivais ces Morceaux pour les cochons. Et puis j'en ai ras le bol de parler de moi, au moins sur le mode geignard. Je me plaignais de l'impuissance du langage, j'aurais plutôt tendance maintenant à m'en réjouir. Je veux maintenant me servir des mots pour tout ce qu'on veut sauf pour communiquer.
N'y a-t-il pas une contradiction impossible à résoudre entre ce mouvement égocentrique et le déni que vous faites de votre singularité… Puisque feindre c'est se connaître… le premier effort de l'écrivain, n'est-il pas de s'inventer soi-même, et ce faisant, tenter de "TRONG>Se tenir le plus loin possible de soi-même, le plus loin possible des représentations que l'on se fait de soi-même, loin, très loin aussi de tout ce qui alimente les fantasmes exécrables de l'individualité, de la distinction de soi ou de la singularité propre […] il vaudrait mieux, il vaudrait même largement mieux que l'on s'emploie […] passionnément à ne pas être soi-même, à être précisément tout, mettons une table, un chien, un autre, plutôt que soi-même." Olivier Rohe (Défaut d'origine, Allia, 2003, p. 101.)TRONG> Etre "une table, un chien, un autre", n'importe quel autre, c'est mon rêve en effet. Arthur Cravan dit : "Je suis tous les hommes, toutes les choses et tous les animaux." Pour espérer pouvoir affirmer cela à mon tour il m'aura fallu d'abord me mépriser, m'humilier, c'était l'objet de ce livre (au moins au départ). Je vais maintenant acheter et lire celui d'Olivier Rohe que je ne connais pas.
Vous ne semblez pas faire grande confiance à votre imagination… Etes-vous capable de fiction(s) ?TRONG> De la fiction oui, mais pas du roman. Je n'en suis pas capable et je n'en ai pas envie. Il y a bien quelques romans que j'aime (particulièrement les romans inachevés comme le Bouvard et Pécuchet de Flaubert) mais moi décidément je manque de souffle. Et puis il me semble qu'écrire un roman doit ressembler à une sorte de travail, il doit falloir s'y coller tous les jours à heures fixes, ça m'est insupportable. J'aime les instantanés, les fragments, les textes courts, les oeuvres inachevées, les poètes qui n'ont pas écrit une seule ligne, je n'aime pas ce qui est imposant, solennel, trop grave, je ne m'intéresse pas du tout aux questions de technique, de construction, d'architecture romanesque.
Mais la fiction, donc, je n'ai rien contre, j'y aspire même, pour les raisons que nous venons d'évoquer, pour essayer de devenir un autre, toujours dans le cadre de proses brèves. Je m'y essaie en ce moment avec mon ami Raphaël Zajtmann, ça donne les textes qu'on peut lire sur le site Internet www.zerotoutrond.com. Nous y narrons les aventures des zérotoutronds.
Vous dites écrire "pour l'irresponsabilité". La désinvolture, le détachement, sont-ils des qualités en écriture ?TRONG> Pour moi oui mais je ne prétends pas, bien entendu, en faire une règle universelle. Je ne veux tout simplement pas ressembler aux "Assis" dont parle Rimbaud, "ces vieillards" qui "ont toujours fait tresse avec leur siège." Je redoute par-dessus tout l'excès de sérieux.
En vrai, vous êtes un faux Bartleby… Est-ce que ça pourrait faire un livre ?TRONG> Je suis (j'aimerais être) un vrai Bartleby, mais le livre a déjà été écrit !
Chez vous l'art semble une question d'obsession plus que de talent. Est-il si difficile de ne rien faire ? De se taire ? TRONG>Terriblement difficile ! Chez les zérotoutronds c'est facile mais chez nous à peu près impossible, à moins d'y être contraint. On entend tellement de bêtises, on nous veut tellement de bien. Ils sont tellement nombreux ceux qui prétendent parler en notre nom, ceux qui prétendent savoir ce que nous sommes, ce que nous voulons et ce qu'il nous faut. On aimerait vivre sans se soucier d'eux mais ils parviennent toujours à nous débusquer, à nous embrouiller avec leur bon sens. Il faut bien se défendre si l'on tient un tant soit peu à la vie.
Vous abandonneriez Rimbaud "… moi pressé de trouver le lieu et la formule." ? TRONG> Je l'abandonne par force, parce qu'il est trop intimidant, parce qu'il a su se taire, parce que "chercher le lieu et la formule" ne m'a pas trop réussi jusqu'à présent.
Comment, alors, échapper à votre ennui (si vous ne recopiez plus les poèmes de Rimbaud) ? Devenir champion de tennis ?TRONG> En écrivant sans se soucier du résultat, de l’effet produit, de postérité, de littérature. En buvant du vin, en fumant des cigarettes, en lisant et relisant les livres de Robert Walser, en vivant auprès de Marie, en observant notre fille Louise faire des pâtés de sable puis les détruire avec une joie véritablement barbare, en allant voir enfin de temps à autre mon ami Raphaël. Champion de tennis, il m’arrive encore de l’être en rêve, parfois, mais je suis maintenant trop vieux et trop perclus de rhumatismes.
Selon vous l'humanité se divise en quatre catégories : "les faibles faibles - appelons-les les ff ; les faibles forts - ou fF ; les forts faibles - ou Ff ; et les forts forts - ou FF." Dans laquelle vous situez-vous ?TRONG> Celle des Ff (ceux qui s'essaient à penser par eux-mêmes - mais n'y parviennent pas toujours - et pour cette raison se trouvent un peu exclus du reste de l'humanité).
Vous citez Nietzsche "Nos vraies expériences capitales sont tout sauf bavardes. Ce pour quoi nous trouvons des paroles, c'est que nous l'avons dépassé." Maintenant que vous en avez fini avec le grand débarras, qu'est-ce qu'il se passe ?TRONG> Tout peut commencer, enfin.
Vous créez un site Internet… TRONG> Oui, Internet, pour quelqu'un qui écrit, c'est le lieu idéal. On y est anonyme, noyé dans la foule. La littérature côtoie les sites marchands, pornos, etc., et perd ainsi, c'est salutaire selon moi, ce qui pouvait subsister en elle de solennel ou sacré. Les textes n'ont pas le caractère définitif qu'ils ont dans les livres : tout peut sans cesse être repris, corrigé, effacé, prolongé, contredit... La forme courte est privilégiée. Peut-être que c'est un peu le rêve de Dubuffet qui s'accomplit : plus d'éditeurs, de comités, de jurys, plus personne pour représenter le bon goût, et place à la profusion, au bouillonnement, créateur ou non.
Parlez-nous de Zérotoutrond…TRONG> Zérotoutrond, premier (mais nous n'avons pas assez lu pour en être certains, et sommes trop paresseux pour aller le vérifier) et dernier (mais nous ne sommes pas devins) mouvement artistique, surtout littéraire pour le moment, qui n'ait ni manifeste, ni ambition, ni critère d'admission d'ordre esthétique. Seule condition pour y participer : être ami des deux membres fondateurs (seuls membres à ce jour d'ailleurs) : R.Z., J.F.L.B. Si le talent n'y est pas banni, il n'y est pas non plus obsessionnellement recherché. La médiocrité a sa place chez les zérotoutronds. Un zérotoutrond peut même ne rien produire du tout, et se contenter de se moquer de ses petits camarades. C'est le cas pour l'heure d'un certain nombre d'entre nous. Zérotourond, premier collectif d'artistes qui ne croit pas aux collectifs. La susceptibilité, la vanité du "créateur" sont tolérées, voire encouragées. Au sein de zérotoutrond, le "créateur" reste solitaire et incompris, il a même toutes les chances de finir maudit. "le Z. est tout ; le Z. est zéro ; le Z. est rond comme un ballon".
Il vous arrive donc de penser à vos lecteurs, comment ?TRONG> En caleçon, la nuit, quand je suis victime d'insomnie.
Propos recueillis par Audrey Cluzel, mars 2004. Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>