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MAMIE MOURRA
Entretien croisé : Danielle Bagnis-Dousset et Isabelle Chardon

Chacune à leur manière, Danielle Bagnis-Dousset et Isabelle Chardon ont choisi de nous faire vivre la journée d'une vieille dame. A travers "Henriette" ou "Nine-la-vaillante", nombreux sont les lecteurs qui retrouveront le courage et la malice d'un mamie chérie - mais aussi les manques et les faiblesses qui font du grand âge celui de la plus grande solitude.

Pour nous, les deux auteurs évoquent ces grands-mères qui ont inspiré leurs touchants portraits... TRONG>


Henriette, Isabelle Chardon > RomanTRONG>
Aujourd'hui est un jour comme les autres pour Henriette. Elle se réveille, cherche sa canne, puis se dirige vers la cuisine pour prendre son petit déjeuner. Dès ces premiers instants, des mots lui traversent la tête, des mots qui accompagnent sa solitude de vieille dame et rythment le déroulement des heures. À travers son monologue et les quelques échanges qu'elle entretient avec le monde extérieur, le lecteur est invité à partager tout ce qui fait la vie d'Henriette: nécessités du quotidien, souvenirs, désirs, chansons, rêves, questions... autant de mots qui surgissent au fur et à mesure que le jour avance et entre dans la nuit. Peu à peu, il pénètre l'intimité de ce personnage éphémère, pour qui finalement, la vie toute entière est contenue dans une seule journée.
Un extrait / Commander ce livreTRONG>TRONG>


Nine-la-vaillante, Danielle Bagnis-Dousset > TémoignageTRONG>
Joseph a atteint la fin de la route, Nine, qui a marché plus de soixante dix ans à ses côtés, doit poursuivre seule le chemin. Peut-on encore avancer solitaire lorsque l'on a tenu si longtemps la main de celui à qui, pour toute une vie, on a donné la sienne ? Nine s'y essaie. Sa vaillance est celle de tous les jours, s'ancrer dans la quotidien, lever les yeux vers un avenir dont l'horizon touche ses paupières...
Un extrait / Commander ce livreTRONG>



Mamie gateau ou papy killer ?
Le troisième âge vous réserve de vertes lectures... TRONG>
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Entretien croisé
De quelles "mamies" s'inspirent Nine et Henriette ?TRONG>
Danielle Bagnis-Dousset : Les "mamies" Henriette et Nine sont des mamies "familiales".
Isabelle Chardon : Henriette emprunte juste son prénom à ma grand-mère maternelle. Par ailleurs, elle habite une station balnéaire à l'image de Biarritz, ville où habitait l'arrière grand-mère paternelle de mes fils, dont l'aide ménagère s'appelait Violette (et non Marguerite). Seules les douleurs de l'arthrose et la perte de leur époux sont communes aux trois. L'histoire, les souvenirs, les situations, les autres personnages, les noms des lieux, sont totalement imaginaires.



Quelles sont leurs principales qualités, leurs plus gros défauts ?TRONG>
D B-D : Les qualités qui les rapprochent semblent être leur volonté de continuer à diriger leur vie malgré le handicap de l'âge, leur désir d'indépendance et leur besoin d'amour.
La vaillance de Nine est, en partie, liée à son refus de la réalité lorsque le bilan de celle-ci est trop noir. Son attention à l'autre et la possibilité de repli dans un passé - présent.
Henriette plus jeune (20 ans de moins) peut encore réaliser cette indépendance que les handicaps de Nine ne lui permettent plus.
À noter chez les deux aïeules, cette relation particulière à l'animal qui, de familier, devient famille.




I C : Il m'est difficile de décrire Henriette en termes de qualités ou défauts. Je la prends comme elle est, avec tendresse et bienveillance, sans la juger. Elle a de l'humour, un certain dynamisme, l'esprit encore pétillant et elle est un peu fantasque dans ses moments de rêveries.
Cependant, son humeur peut changer facilement au gré du temps et des tracasseries de la vie quotidienne. Parfois, la tristesse la gagne et elle peut s'enfermer dans l'immobilisme, le découragement, la nostalgie et les regrets, mais elle se ressaisit bien vite !
Henriette est plutôt sociable, elle aime la compagnie et sa plus grande joie, c'est de voir arriver ses petits-enfants pour les vacances, mais elle apprécie aussi de retrouver sa solitude et sa tranquillité. Elle est probablement un peu maniaque et n'aime pas trop changer ses habitudes, elle aime avoir raison et si elle râle de temps en temps, c'est plus par jeu et pour montrer qu'elle a encore son mot à dire. Henriette est fière, elle refuse de se lamenter sur son sort, elle n'aime pas avoir besoin des autres et veut se débrouiller seule.
Finalement, Henriette me semble plutôt sympathique et facile à vivre. Elle aimerait juste qu'on ne l'oublie pas et que ses enfants lui téléphonent un peu plus souvent.




Si ces grands-mères sont les vôtres, de quelles façons vous ont-elles transmis leurs souvenirs, ou bien a-t-il fallu mener l'enquête ?TRONG>
D B-D : Nine est ma mère, c'est elle du moins qui a inspiré mon personnage. La regarder vivre au quotidien m'a suffi. Henriette semble le résultat d'une enquête, peut-être à cause de la multiplicité des narrateurs intervenants.
I C : Comme je vous l'ai dit, Henriette n'est pas ma grand-mère, loin s'en faut. C'est un personnage fictif qui emprunte certainement aux vieilles dames que j'ai connues ou côtoyées et peut-être encore plus à la celle que je serai. Pendant l'écriture, je vivais son discours, un peu comme on interprète un personnage de théâtre, en m'identifiant le temps du roman.



Pourquoi avoir choisi le cadre d'une journée pour décrire le quotidien de vos personnages ?TRONG>
D B-C : Dans le grand âge, le quotidien est un éternel présent toujours recommencé puisque l'avenir est barré et que le passé ne reviendra jamais.
I C : Le cycle d'un jour contient en miniature le cycle de la vie : du lever du jour, où Henriette s'éveille et prend naissance en tant que personnage, jusqu'au coucher du soleil où celui-ci s'éteint pour vivre ailleurs, peut-être dans la pensée du lecteur. Le cadre d'une journée me permettait de donner à la fois le caractère éphémère et la longévité d'une vie tout entière. À travers tous les mots d'Henriette, ceux qu'elle oralise et ceux qui lui traversent la tête, je souhaitais retranscrire vingt-quatre heures de sa vie, car à partir d'un certain âge, on ne sait pas quand sera le dernier jour, mais on sait qu'il se rapproche. J'imagine qu'il s'installe comme une espèce d'attente plus ou moins consciente et que la vie se déroule jour après jour.



Comment avez-vous organisé le retour des souvenirs à l'intérieur de cette journée ?TRONG>
D B-D : Les souvenirs naissent à partir de sensations du présent, jouant comme une machine à remonter le temps, dont l'utilisateur n'a pas la maîtrise.
I C : Le déroulement de la journée est rythmé par les temps de repas et les moments de repos que réclame le corps. Avec la vieillesse, l'importance et la nécessité de ses temps s'imposent de plus en plus. Les souvenirs s'insinuent dans la mémoire d'Henriette à des moments où elle ne s'y attend pas forcément : quand elle se repose et relâche un peu sa vigilance, quand elle croise un objet, une photo, lit une lettre ou quand elle entend les cloches de l'église… Les souvenirs s'appuient sur des micro-événements du présent qui font écho au passé, pour venir effleurer la mémoire. Ce sont ceux-là aujourd'hui, ce seront d'autres demain. Henriette y entre peu à peu et s'y attarde plus ou moins en fonction des émotions qu'ils réveillent. Les souvenirs existent aussi dans le silence de ce qui n'est pas dit.



Quelle place prend l'avenir dans leur vie pleine de passé ?TRONG>
D B-D : L'avenir n'existe pas pour Nine, qui refuse cette clôture par des projets dérisoires (repeindre les chaises) nourrissant sa vaillance. Pour Henriette, l'avenir est vu par procuration à travers ses proches : les études, la promesse d'un enfant à venir.
I C : La question de l'avenir ne se pose pas vraiment pour Henriette. L'avenir appartient à ses enfants et à ses petits-enfants. L'avenir, c'est sa fille qui va bientôt avoir un nouveau bébé et sa crainte de ne plus être là pour le voir arriver. Ses projets ne dépassent pas le dimanche suivant ou les prochaines vacances. Henriette vit au jour le jour, avec l'étonnement de se réveiller chaque matin, et même si elle ne croit pas en Dieu, elle prend volontiers chaque jour que le Seigneur veut bien lui accorder !



Comment se répondent Nine, la campagnarde et Henriette, la citadine ?TRONG>
D B-D : Nine et Henriette ont dans leur présent des échos du passé. Ils aident Nine à vivre son présent, alors que la nostalgie d'Henriette la pousse à le considérer de façon critique.
I C : Henriette n'est pas totalement citadine. Biarritz est une petite ville où il n'y a du monde que l'été, et elle vit dans une maison entourée d'un grand jardin. De plus elle a vécu son enfance à la campagne, même si ce jour-là, elle en a peu parlé. Nine et Henriette ont des points communs : la solitude, la compagnie d'un chat, la présence d'une aide-ménagère, l'absence du compagnon de toute une vie. Mais Henriette est à l'évidence plus jeune, je lui donne aux alentours de 75 ans. Cependant, tout comme elle garde en elle les différents âges de sa vie passée, elle porte aussi sa plus grande vieillesse et parfois elle pourrait paraître les 95 ans de Nine. Elles ont en commun le besoin de se dire, du récit, même s'il n'est qu'intérieur, mais il me semble que chez Nine, cette évocation du passé a de plus en plus de prise sur le présent, jusqu'à la confusion.



Nine et Henriette sont veuves, comme beaucoup de femmes après 60 ans, comment s'exprime le manque né de l'absence de leurs maris ?TRONG>
D B-D : L'absence du compagnon est exprimée par un sentiment d'incomplétude. Un désir de refuge dans les incursions-flash dans le passé, qui a tendance à être idéalisé par rapport à un présent "égoïste".
I C : La mort de Marcel, c'est LE point de rupture qui fait basculer Henriette dans l'âge de la vieillesse. Tant qu'il était présent et qu'elle se sentait aimée, Henriette ne se sentait pas vieillir.
Ce manque reste présent en fond, il s'exprime plus ou moins, mais toujours avec de l'émotion si Henriette pénètre un peu trop à l'intérieur de ses souvenirs. Son environnement est support à la résurgence du passé et donc à la présence de Marcel. Cependant, aujourd'hui est si différent, sa vie avec son mari lui paraît si loin, que parfois, elle n'est plus tout à fait sûre de l'avoir vécue.



Comment font-elles face à la mort, et à la perte de leur autonomie ?
TRONG>D B-D : Leur façon de faire face à la perte d'autonomie, différent à cause de l'écart d'âge : on ne réagit pas identiquement à 75 ans ou 95. Nine (95 ans) refuse les contraintes de la réalité par instinct de conservation, alors que Henriette affirme un certain désir d'indépendance.
Elles s'appuient toutes deux sur l'animal devenu leur famille au quotidien, feignent un certain détachement par rapport à la famille et à la société.



I C : Jacques Brel chantait : "Mourir cela n'est rien, Mourir la belle affaire, Mais vieillir… ô vieillir". La mort, Henriette en a pris son parti depuis bien longtemps. D'abord parce que ça ne sert à rien d'y penser. Ensuite parce que la vie n'est plus tout à fait aussi palpitante depuis que Marcel est parti. Enfin, parce qu'elle ne croit pas en Dieu, encore moins au Jugement dernier, au Paradis ou à l'Enfer. Alors qui sait ? Peut-être que dans la mort elle retrouvera Marcel. Et cette idée la fait sourire.
Vieillir est beaucoup plus pénible que la pensée de la mort. Henriette sent ses capacités physiques diminuer, cela la rend plus dépendante de son entourage et blesse sa fierté. Elle a l'impression de ne plus être bonne à rien, alors qu'elle était très active. C'est vraiment le corps qui dit la vieillesse alors que l'esprit se sent encore jeune. Il est douloureux, a du mal à se mettre en route le matin, les efforts font souffrir et la fatigue pèse sur les jambes. Avec ce corps vieillissant, toutes les tâches et les gestes du quotidien prennent du temps, de la place, et peuvent devenir difficiles.



Si elles sont toujours là, comment est-ce que vos grands mères ont-elles reçu cet hommage que vous leur rendez ?TRONG>
D B-D : Je pense que Nine à reçu cet hommage avec fierté, émotion, bonheur, comme un gage d'amour.
I C : Je n'ai connu que ma grand-mère maternelle, elle est décédée en 1979.



Sinon à qui s'adresse votre livre, et quel message souhaitez-vous transmettre à travers lui ?TRONG>
D B-D : Ce livre s'adresse à toutes les mamies qui peuvent se reconnaître en Nine, et surtout à leurs enfants et petits enfants. "Elles ont été ce que nous sommes, nous serons - peut-être - ce qu'elles sont". Je les admire d'être, et je veux qu'elles le sachent.



I C : Mon livre s'adresse à tous, mais j'aimerais bien qu'il soit lu par des personnes âgées pour savoir si elles se reconnaissent un peu dans Henriette, si elles sont sensibles à ce personnage. À travers Henriette, je m'interroge sur la mémoire, sur le sens et la valeur d'une vie "ordinaire" qui s'approche tout doucement et sans bruit du grand abîme : que reste-il de la vie quand l'âge réduit l'épaisseur du temps, de son passé et de son avenir ? Que restent-ils comme souvenirs, à qui s'adressent-ils ? De quoi est fait le temps qu'il reste à vivre ? Comment s'inscrit-on encore dans une vie sociale ?…
Il me semble que plus on approche de la fin et plus la vie se résume à très peu de choses, comme si plus rien n'avait vraiment d'importance. Malgré le vieillissement du corps, ou à cause de lui, j'ai l'impression - mais c'est peut-être une illusion - que la gravité de l'existence s'en va peu à peu avec le poids des années, jusqu'à l'envol.



Quels sont les livres qui vous ont donné l'envie d'écrire la vie de vos grands-mères ?TRONG>
D B-D : Tous les auteurs qui évoquent à la fois des personnages, des lieux, des moments qui sans l'écriture seraient disparus à jamais. Cela va de Chateaubriand, à Queffelec, en passant par Colette, Giono et Pagnol.

I C : Je n'en vois pas, même en réfléchissant ! Par contre, j'ai lu récemment un premier roman que j'ai beaucoup aimé : Dictionnaire Jeanne Ponge de Fabienne Mounier, aux éditions de l'Escarbille à Nantes. C'est l'histoire d'une grand-mère, vieille institutrice pleine d'idées très arrêtées, racontée par sa petite fille qui vit avec elle. Elle est construite sous la forme d'un dictionnaire, un peu comme on ferait un collage de vieux papiers.



Quelles grand-mères espérez-vous devenir ?TRONG>
D B-D : J'espère avoir la vaillance de Nine, en regardant sereinement un avenir où je ne serais pas mais où je vivrai à travers la mémoire de mes enfants et petits enfants.

I C : Avant tout, une grand-mère avec la meilleure santé possible, tant physique que mentale. La mienne était toute tordue et souffrait beaucoup. Je voudrais ne pas être une charge pour ma famille, ne pas devenir veuve, ne pas vivre seule ou trop loin de mes enfants. Bref, je voudrais échapper à tout ce qui fait peur dans la vieillesse et qui est le lot de beaucoup de personnes âgées aujourd'hui.



Souhaitez-vous qu'un jour, vos petits enfants écrivent à leur tour ce qu'ils se souviendront de votre vie ?TRONG>
D B-D : Je ne crois pas que j'aimerais que soient fixés par l'écriture les souvenirs que les miens auront gardés de moi. A cause de la subjectivité incontournable de l'écriture et de la mémoire.
Je préférerai que chacun garde une image en lui, d'une mamie ou maman forcément différente qui lui appartient entièrement puisqu'elle a été forgée par lui, et pour lui.

I C : Des petits-enfants, je n'en ai pas encore et je ne sais pas si j'en aurais ! Si c'est le cas, je pense et j'espère qu'ils auront bien d'autres choses à faire !





Propos recueillis par Audrey Cluzel et Sylvaine Thurin, mai 2004.
Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>
 
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