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CINÉMA ET IDENTITÉS COLLECTIVES
entretien avec Pierre Arbus et Franck Bousquet
Un film est-il définissable par le pays d’origine des capitaux investis, par ses territoires de distribution, par la personnalité de son réalisateur ou seulement par le public qu’il est susceptible de rencontrer ? Peut-on encore parler d' « exception culturelle », formule vidée de son sens par sa résonance médiatique ? Cet ouvrage s’interroge sur la participation du cinéma dans la construction des identités collectives.


Quel est votre parcours ?
Franck Bousquet : Diplômé de l'IEP de Bordeaux; Maîtrise de Sciences politiques et Maîtrise d'Audiovisuel à l'Université Laval au Québec ; Doctorat en communication audiovisuelle, sujet "Hollywood et l'identité nationale américaine, du cinéma classique aux blockbusters" ; Maître de conférences à l'Université Paul Sabatier de Toulouse.
Pierre Arbus : DEA de Lettres Modernes, DEA d'Etudes cinématographiques, concours de l'enseignement secondaire, et un Doctorat en Etudes Cinématographiques (Vers un cinéma total). Je suis enseignant à l'Ecole Supérieure d'Audiovisuel, en esthétiques et pratiques de l'audiovisuel, et chercheur au Laboratoire de Recherche en Audiovisuel de l'Université de Toulouse II, associé à l'Ecole. Rédacteur en chef de la revue ENTRELACS, je suis aussi musicien compositeur de musiques de films et réalisateur.



Quelles sont les activités et les domaines de compétence de votre centre de recherche le LARA ?
P. A.
: Le Laboratoire de Recherche en Audiovisuel articule ses activités autour de pôles pluridisciplinaires dans les champs de l'Esthétique et de l'Histoire de l'audiovisuel (le son et l'image), de la communication (communication/marketing, communication/nouvelles technologies, communication/réception), et des arts plastiques (la couleur), avec une orientation revendiquée dans le domaine de la création/recherche (
http://www.univ-tlse2.fr/lara/index.php) et (http://www.univ-tlse2.fr/lara/entrelacs/).
Il fédère plusieurs laboratoires de l'Université de Toulouse II, dont le laboratoire SEPPIA (Savoirs, Praxis et Poétiques en Arts Plastiques et appliqués), publie deux revues : ENTRELACS, et la revue SEPPIA, et organise deux colloques annuels. C'est une structure de recherche relativement singulière, et unique en France, dans la mesure où elle s'appuie en recherche expérimentale sur l'Ecole Supérieure d'Audiovisuel à laquelle elle est associée. À ma connaissance, seule l'Ecole Louis Lumière possède ce type de profil.



Pensez-vous que la production cinématographique française s'inscrive dans l'expression de revendications identitaires, instituant ainsi le communautarisme ?
F. B.
: Non. En revanche le cinéma fait en France s'est, depuis quasiment ses origines et dans sa grande majorité, revendiqué comme "Français". La dimension nationale est donc présente, mais cela n'a rien à voir avec le communautarisme tel qu'il est défini aujourd'hui.
P. A. : Effectivement, les revendications identitaires sont relativement minoritaires dans le cinéma français. Ainsi a-t-on assisté, au cours de son histoire, à des alternances de prises de pouvoir par des groupes plus proches du corporatisme que du communautarisme (au milieu du XXe siècle, le Parti Communiste avait la main sur le cinéma, par le biais de syndicats très puissants ; plus tard, d'autres formes de corporatismes, militants ou non, ont émergées).



Le cinéma joue-t-il un rôle spécifique dans la construction de l'identité nationale française, distinct de celui joué par le cinéma dans les autres pays, au titre de "l'exception culturelle" ?
F. B. : Dans chaque pays où le cinéma est ou a été important il a joué un rôle spécifique dans les processus d'affirmation nationale. Dans le cas français, il n'est pas à proprement parlé lié à la construction de l'identité nationale (celle-ci était depuis longtemps construite à sa naissance) et il n'a pas non plus véhiculé beaucoup de mythes nationaux (à l'exception du travail de quelques réalisateurs dont Abel Gance), mais la production cinématographique est en revanche revendiquée sur la carte de visite des valeurs françaises. Le concept d'exception culturelle est le symptôme de cette mise en avant du cinéma comme valeur de la culture française (tout en étant aussi une extraordinaire arme économique et politique).
Du point de vue de la construction de l'identité nationale le cas idéal typique est celui des Etats-Unis. "Le cinéma américain, ce pléonasme", écrivait Serge Daney ; on pourrait presque compléter par "L'Amérique, ce cinéma...".




P. A. : Tout au moins, si l'on peut parler de mythe, le cinéma a tout de même contribué, et contribue encore, à fabriquer l'image mythique d'un lieu géographique : Paris, la Capitale, et ses personnages représentant toutes les strates (des bas fonds à la haute bourgeoisie et l'aristocratie). Il a continué en cela une tradition vieille de plusieurs siècles (qui passe aussi par les romanciers du 19ème siècle).
Les exceptions sont suffisamment notables pour être signalées : Jean Renoir, Marcel Pagnol, aujourd'hui, Bruno Dumont… En dehors de cela, le cinéma français a été, et continue d'être, un cinéma du huis clos.
Il faut se souvenir de la fréquentation très importante des salles de cinéma jusqu'aux années 60 à 70, et du relais de la télévision qui, pendant des décennies, a proposé tout les soirs sur une ou deux chaînes uniques, un film populaire mettant en scène un unique lieu, Paris, confirmant là la tyrannie centralisatrice et jacobine de la société française.
De fait, l'identité "provinciale" s'en est trouvée nettement dévalorisée, voire quelquefois coupable.



Peut-on aujourd'hui encore parler de la "nationalité" d'un film ?
F. B.
: Les structures de production, même si elles suivent les règles de l'économie mondiale, restent indentifiables nationalement. En outre, du point de vue des représentations, un film est toujours caractérisé par sa nationalité. Il n'est qu'à voir toutes les notices ; aucune n'oublie cette mention.
P. A. : Il semble qu'il y ait aussi de plus en plus, surtout pour les films destinés à l'exportation, des marqueurs volontaires de nationalités. Une forme d'exotisme universellement identifiable et lisible, et susceptible de faire marcher un film. On l'a vu, en France, par exemple, avec le succès international d'Amélie Poulain.



Quelle est la pertinence d'un cinéma "global", "mondialisé" ?
F. B.
: Le cinéma n'est pas global, mais le marché oui. Les blockbusters hollywoodiens sont ainsi destinés au marché extérieur autant qu'au marché intérieur. À mon avis ils n'en sont pas pour autant moins américains que leurs prédécesseurs de l'époque classique. Ils continuent de véhiculer des thèmes qui sont propres à l'identité nationale américaine (destinée manifeste, rapport particulier à la nature...), mais qui sont au coeur d'un discours recevable partout dans le monde.
P. A. : On pourrait glisser vers la provocation, et prétendre qu'aujourd'hui, le cinéma qui refuse la globalisation doit être un cinéma invisible. Et que c'est peut-être précisément cette invisibilité qui pourra le maintenir à l'abri de l'uniformisation qui guette les cinématographies nationales soucieuses de rayonner internationalement.
C'est un peu ce qui se passait en France avec le cinéma russe dans les années 20 (non distribué en salle), où avec le cinéma militant dans les années 70. La Fédération Française des Ciné Clubs, apparue dans les années 20, et aujourd'hui disparue, constitua en quelque sorte ce garde fou, cette caution d'invisibilité…
Mais c'est là un autre débat, que nos détracteurs ont d'ailleurs bien saisi : l'exception culturelle française conserve, à leur goût, la saveur d'un élitisme un peu aristocratique… (en surcroît du protectionnisme économique et de la force politique que Franck Bousquet vient d'évoquer).



Avez-vous d'autres projets de publication ?
P. A.
: Nous allons publier, toujours avec les Editions Manuscrit Université, les actes du Colloques de Sorèze de cette année (février 2006), dont le thème était : Le(s) Cinéma(s) de l'écart.
La revue du laboratoire, ENTRELACS, consacrée au thème de l'Arbre, sortira à l'automne 2006. Elle comprendra en outre un entretien épistolaire avec le cinéaste iranien, Abbas Kiarostami. Nous organisons à ce propos à Toulouse, un Colloque International sur ce cinéaste au Printemps 2007, en sa présence, naturellement, et accompagnée d'une rétrospective de tous ses films (courts-métrages compris).
Notre Colloque annuel à Sorèze aura cette année pour thème Les Cinémas de l'Est.
À part cela, nous préparons l'édition d'un très bel ouvrage collectif sur Jean Daniel Pollet, dirigé par Gérard Leblanc, ainsi qu'un travail sur le Dogme, dont le chef de file et maître à penser fut, dans les années 90, le cinéaste danois Lars von Trier. 





Propos recueillis par Aude Mathon, juin 2006
 
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