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LA ROUTE, JEUX ET ENJEUX DE SOCIÉTÉ > ESSAI
Une interview de Philippe Dermagne

Philippe Dermagne se penche sur la dramaturgie routière et les erreurs commises par des années de politique répressive. Une analyse qui bouleverse quelques idées reçues et en appelle à une véritable éducation civique des conducteurs.

Un extraitTRONG>
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Pouvez-vous vous présenter ? TRONG>
Jeune papy boomer de 54 ans. Contrairement à la plupart de ceux de ma génération, j'ai changé 3 fois de métiers en 30 ans. Une grande période consacrée à diriger une agence de communication par l'écrit est aujourd'hui le fondement de mon statut d'auteur essayiste. Cela me permet enfin d'exprimer ma nature profonde : ne jamais éluder les questions politiquement incorrectes. C'est une véritable obsession qui frise parfois la colère citoyenne, tout en essayant de garder le sens de l'humour ! 



A quoi sert-il d'avoir un tigre dans son moteur quand on ne peut pas dépasser 130 sur l'autoroute ? Ancien coureur automobile, on comprend que vous soyez contre la mesure préconisée par la Ligue contre la Violence Routière qui fixerait une limitation technique de la vitesse des véhicules à 130 km/h. Pourtant vos raisons sont toutes autres pouvez-vous nous les expliquer ? TRONG>
Oublions mon expérience du sport automobile. Elle n'a rien à voir avec les solutions que je préconise. L'iso limitation de la vitesse des véhicules prônée par la LVR est totalement irréaliste : 130 km/h est la limite sur autoroutes, des axes sur lesquels on compte moins de 5% des accidents mortels, dont la grande majorité n'a pas la vitesse pour origine première. Sur les routes à 90 km/h ou en ville à 50, cette mesure ne fournit par définition aucune solution. Enfin, cela mettrait en péril immédiat toute l'industrie automobile avec les conséquences sociales désastreuses qu'on imagine aisément…sauf chez Smart évidemment !



Vous dénoncez la tendance de médias dominants à insister sur les faux problèmes de la sécurité routière comme la vitesse au volant, et des chiffres alarmistes qui tendraient à faire croire que la mortalité routière est exponentielle. Ce type de manipulation de l'opinion publique vous semble-t-elle efficace ? TRONG>
Face à ces allégations médiatiques, la seule solution qu'on nous donne est la répression. Et là je ne suis plus d'accord pour deux raisons : c'est la porte ouverte au renforcement outrancier des mesures strictement répressives, mais c'est surtout l'abandon tacite et pervers de toute volonté réelle d'éducation. C'est pourtant la seule solution possible pour réduire le nombre des morts : entrer dans le cercle vertueux d'une route plus sûre et de la protection de la liberté du citoyen.




Quelle est la première cause de mortalité routière ? Quels sont les chiffres à ne pas oublier et ceux qu'on nous cache en matière de sécurité routière ? TRONG>
Indéniablement l'alcool et la drogue qui sont à l'origine de 40 à 50% des vitesses inadaptées et autres incivismes mortels. Aucun spécialiste honnête ne peut prétendre le contraire. Le chiffre à ne pas oublier : 95% des accidents mortels ont lieu sur une route ou une rue. Ce chiffre suffit à donner le cadre des actions qu'il serait parfaitement possible de mener sans augmenter les budgets. Ce qu'on nous cache, par exemple, l'efficacité du lobby des vignerons - "sponsors" de nombreux politiques - ou encore l'insuffisance des moyens donnés à la production des 6 à 7 millions d'alcootests nécessaires à la guerre contre l'alcoolisme au volant. Si chaque conducteur était convaincu qu'il a une chance sur quatre ou cinq de se faire contrôler, soyez sûre qu'il réfléchirait avant de prendre le volant après 3 verres ou 2 pétards (ou les deux) !



Nous aurions 8 à 10 fois moins de "chances" de nous tuer sur la route qu'il y a 30 ans, à quelles techniques, à quelles mesures devons-nous ce progrès ? TRONG>
Les chiffres font mieux qu'un grand discours : en 72, on recensait 16.500 tués sur la route, en 2004 : 5.700. En 32 ans le nombre de véhicules a été multiplié par plus de 2 et le taux de circulation par 4 ou 5. CQFD.
Les origines de cette diminution - non satisfaisante car nous pourrions largement mieux faire - sont variées. Des progrès techniques gigantesques sur les automobiles, les pneumatiques, les revêtements et les infrastructures routières. Des progrès législatifs imposant de bonnes règles, notamment le port de la ceinture de plus en plus respecté. Des progrès comportementaux des conducteurs qui prennent progressivement conscience des dangers et des fautes graves. C'est d'ailleurs le seul point positif de l'implantation des radars automatiques dont l'effet d'annonce a été remarquable. Hélas, leur efficacité commence à diminuer et la police installe toujours des radars mobiles uniquement pour piéger les usagers. Un non sens sécuritaire !



Les publicités de la sécurité routière sont-elles assez choquantes ? TRONG>
Avec ces publicités les pouvoirs publics et les instances spécialisées se donnent bonne conscience depuis 30 ans. Il eut été plus efficace d'investir ces milliards dans l'éducation, dont on récolterait aujourd'hui les fruits. Un seul chiffre : en 20 ans nous aurions formé et éduqué plus de 16 millions de nouveaux conducteurs.



L'image de la femme au volant a-t-elle évolué avec le temps ? Quels chiffres peut-on aujourd'hui avancer pour leur défense ?
TRONG>J'adore les femmes…encore plus au volant ! Vous touchez là un sujet fascinant de machisme ! Alors que les femmes ont 5 fois moins d'accidents que les hommes - les statistiques des assurances sont incontestables - nous persistons à affirmer qu'elles conduisent mal ! C'est révélateur de notre tétraplégie collective à agir sur les bons leviers. Je rêve que les femmes soient un jour les seules à avoir le droit de conduire un jour ou une semaine ! Je serais prêt à parier que nous n'aurions pratiquement aucun tué sur les routes durant cette période. Quant à leurs capacités psychomotrices pour réussir un créneau, une seule anecdote : c'est une femme qui était en tête des 500 Miles d'Indianapolis 2005 à cinq tours de l'arrivée, après 750 km de course à plus de 300 de moyenne ! Elle n'a pas gagné mais elle n'a causé aucun accident.



La pénalisation des infractions au code de la route est une véritable manne financière pour le gouvernement. Où pourraient être affectés les revenus de la répression routière ? TRONG>
A la généralisation de la conduite accompagnée dès l'âge de 15 ans. A une véritable éducation civique du CP jusqu'au BAC qui comporterait une épreuve obligatoire sur la sécurité routière (on accepte bien le dessin ou le Breton !). Au déploiement spectaculaire des contrôles d'alcoolémie et des drogues de telle sorte que chaque conducteur se fasse contrôler 3 à 4 fois par an. A la mise au point de sanctions pénales propres aux infractions routières, parallèlement à une meilleure formation de magistrats spécialisés. N'oublions pas que les sanctions s'appliquent dans une écrasante majorité à des gens honnêtes et non à des voyous !  




Vous considérez que le fait de rendre l'examen du permis plus difficile est une mauvaise mesure, pourquoi ? TRONG>
Cela ne serait pas une mauvaise mesure si formation et examen étaient modifiés. De plus, je pense qu'en l'état actuel des choses, c'est économiquement impensable. Tout moniteur d'auto-école vous dira qu'un élève obtenant son permis ne sait pas conduire de façon sûre. Le prix d'une formation "bachoteuse" est de l'ordre de 1.500 €. Elle devrait être environ du double, ce que 70 ou 80% des jeunes ne pourraient pas se payer. Si nous ne trouvons pas de solutions intelligentes pour aider ces jeunes à financer une bonne formation, ils rouleront de plus en plus sans permis ou ils resteront sur la touche de l'emploi, puisque le permis est devenu quasi obligatoire pour trouver un job. La ville de Suresnes vient d'ailleurs de mettre en place une expérience intéressante en ce domaine.



Et que pensez-vous du principe du permis renouvelable après 50 ans ? TRONG>
Cette tranche de population ne génère qu'une faible proportion des accidents mortels. Tous les tests révèlent pourtant que plus un conducteur est âgé et plus il connaît mal la signalisation. Cela cause-t-il plus d'accidents ? Non, c'est même le contraire. En réalité et quel que soit l'âge, c'est un contrôle médical sérieux qu'il faudrait généraliser tous les 5 ans. Contrôle de la vue, des capacités moteur basiques et de traces d'alcoolémie ou de produits dopants. Là, nous aurions de très mauvaises surprises mais une réelle efficacité.



Vous déclarez que les politiques de sécurité routière arrivent aux "limites du traitement technique et répressif de la sécurité", la baisse du coût des assurances auto sera-t-elle plus convaincante ? Plus sérieusement, quelle est votre solution ?
TRONG>L'état français comprend vite mais il faut lui expliquer longtemps ! En cela, la sécurité routière ressemble à notre taux de chômage chronique de 8 à 10 % depuis 25 ans : nous n'osons pas affronter les réalités qui dérangent lobbies et syndicats. La solution est composite, avec des actions immédiates et une politique suivie sur le long terme. Quelques exemples : contrôle alcool et drogue, limitation et contrôle de la vitesse en ville, protection des motards et des piétons, traque absolue du port de la ceinture et du casque, feux de croisement diurne, éducation et formation de 6 à 16 ans au moins… Evidemment pour faire tout cela, il en faudra du courage politique et de la méthode, car certaines mesures peuvent faire descendre 3 ou 500.000 personnes dans la rue !



A propos d'éducation routière, quelles sont les lacunes les plus graves que vous avez relevées dans les manuels du Code de la route ? TRONG>
Ils continuent à consacrer le tiers de la formation à la signalisation , alors que ce n'est pas sa compréhension qui pose problème, c'est son inobservation. C'est donc un problème d'attitude générale et de perception des dangers de la route.
Deux autres exemples sur les carences des manuels : ils n'abordent pratiquement pas la dimension psychologique et comportementale de la conduite et ils ne consacrent que 3 pages sur 240 aux conséquences de l'alcool et de la drogue. Comparé aux statistiques des tués de la route, ne trouvez-vous pas cela aberrant ?



Quelles mesures pourrait-on copier à nos voisins européens en matières de sécurité routière ? TRONG>
Toute et aucune ! Nous connaissons la panoplie des mesures qui devraient et pourraient être prises rapidement. En France, les mêmes causes auraient les mêmes effets. C'est à la fois à court terme une question de stricte volonté politique, et à moyen-long terme une question de culture que seul le temps peut faire lentement évoluer, à condition d'y mettre les moyens.



Dans une envolée lyrique vous évoquez un temps idéal où la conduite serait complètement automatisée et permettrait les plus grands coups de griseries au volant. En attendant, vous militez pour le taux d'alcoolémie zéro, n'est-ce pas tout aussi utopiste ? TRONG>
Vous avez raison car nous n'y parviendrons probablement jamais ! Je veux simplement faire comprendre aux Français que c'est une éventualité qui leur pend au nez, si jamais ils ne se disciplinaient pas sur ce point. Notre pays attend toujours de toucher le fond avant de prendre des mesures drastiques et injustes par effet de balancier. En défendant le taux 0, j'augmente les chances de le voir descendre un jour à 0,2 g/l. Cela serait une zone admissible qui divise les risques d'accidents dus à l'ébriété par 8 ou 10. Il faudrait bien entendu développer la même pugnacité pour une chasse sur les effets dévastateurs des drogues dont personne n'aime parler.



"Chaque mode de transport véhicule implicitement une vision du monde" (Extrait des "Cahiers de médiologie" de Régis Debray). Quel est le/la votre ?TRONG>
L'avion pour découvrir le monde et la chance que nous avons pour l'instant encore de vivre en France; le vélo, le Solex, le bus à impérial ou le métro pour aller travailler ; l'automobile ou la moto pour partir en vacances… Chaque mode de transport doit être adapté à la situation de l'instant, avec un fil conducteur : protéger notre liberté individuelle, celle de notre voisin et l'environnement. Quant à ma vision du monde via le prisme automobile malheureusement perçu comme un sujet vulgaire… que les 8 ou 10 milliards d'hommes et de femmes qui habiteront un jour notre planète puissent choisir librement la marque et les options d'une automobile non polluante. Cela voudra dire que bon nombre de problèmes auront été résolus. Il faut bien avoir des rêves. Ce sont d'excellents panneaux indicateurs des directions à prendre.





Propos recueillis par Audrey Cluzel, juin 2005.TRONG>
 
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