A travers la rencontre de deux personnages hantés par la même fiction, Marc Boisson révèle la vie fantomatique des voix et des images qui peuplent notre inconscient collectif.
Pouvez-vous vous présenter ?TRONG> Je suis né en 1962 dans une petite ville du Jura. Passé à l'ouest, je m'occupe maintenant de formations pour adultes après avoir été professeur d'espagnol pendant une dizaine d'années. J'ai vécu au Pérou quelques temps et m'y rends régulièrement. En 1999, je suis rentré en France après six années passées à Tamatave, ville de la côte malgache. Mon univers reste empreint de destinations lointaines... Aussi loin que je me souvienne, la littérature a toujours été mon domaine de prédilection. Hormis les quelques essais classiques de la période de l'adolescence, je n'avais jamais osé avant Vox latina entreprendre un long travail d'écriture.
Louis et Jim sont obsédés par les mêmes sons et les mêmes images alors que tous deux les pensaient issus de leur histoire personnelle. Expliquez-nous ce phénomène.TRONG> C'est peut-être un poncif que de dire qu'il est difficile d'expliquer son propre roman mais lisant et relisant votre question, je suis un peu embarrassé. Je crois qu'une des raisons est liée à ma décision tardive de me lancer dans l'écriture. J'ai toujours pensé qu'au préalable d'un travail littéraire, il devait y avoir une structure, un projet bien défini. Sans doute une déformation de l'université et de ses exercices de composition. Je me rappelle d'ailleurs en écrivant ces mots que je n'ai jamais si peu apprécié la lecture que lorsque les professeurs nous l'imposaient. Or, je n'ai pas du tout écrit mon roman à partir d'un plan précis. Il s'est en quelque sorte installé au fil des pages ; je n'ai su que bien après l'avoir commencé où je voulais aller.
Pour répondre à votre question, je crois que Jim et Louis sont en quelque sorte l'incarnation de la même personne ; ce qui peut expliquer pourquoi ils deviennent si rapidement intimes. Il y a un passage à la page 88, où le vieux cinéaste, rendu plus lucide par l'âge que l'ingénieur du son, fait état de cette coïncidence. Ce qui m'a amusé, c'est d'imaginer une hallucination s'emboîtant dans une autre, rêver que des vies pouvaient se construire en abyme à partir d'une irréalité. La frontière ténue entre réalité et fiction a été admirablement traitée par les auteurs latino-américains du mouvement des années soixante du "boom". Les textes du "réalisme magique" m'ont beaucoup impressionné, avec en tête Gabriel García Márquez, Mario Vargas Llosa, Julio Cortázar et Octavio Paz. Le premier me paraît être parvenu à une symbiose totale entre réel et merveilleux avec "Cent ans de solitude".
Je pense aussi souvent à deux courtes nouvelles, l'une de Cortázar qui s'intitule "Continuidad de los parques" où un homme est en train de lire un roman dans lequel un individu projette d'assassiner son rival et qui, en parvenant au chapitre narrant l'exécution du meurtre, se retrouve devant l'assassin fait "chair et os" et brandissant un couteau devant le lecteur devenu victime. Dans "El ramo de ojos azules", de Paz, un homme suit le narrateur et armé lui aussi d'un couteau, lui intime l'ordre de lui montrer ses yeux. Le plus naturellement du monde, il explique qu'il est à la recherche d'un bouquet d'yeux bleus pour sa fiancée. Lorsqu'il se rend compte que les yeux du narrateur sont d'une toute autre couleur, il le relâche avec la plus grande douceur et s'excuse de son erreur. "Réalité, fiction, absurde", tout dépend de ce que l'on voit derrière le quotidien. Lorsque j'étais enfant, j'étais comme Louis chez sa psychanaliste ; je craignais que le monde soit un faux-semblant, que nous soyions tous dans un rêve, reclus dans un point de vue erroné qui nous amène à inventer chacun une réalité, en croyant qu'elle est celle de tous.
Dans votre ouvrage, les fantômes qui parasitent leur mémoire apparaissent le plus souvent sous des traits féminins. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?TRONG> Pourquoi des traits féminins ? En fin de compte, Jim et Louis sont amoureux de femmes belles et énigmatiques. Rien de très original dans tout ça. Toutefois Jim, Louis mais aussi le peintre hollandais ont aimé des êtres de la façon la plus entière sans jamais les posséder. Ce sont très exactement des fantômes. Ils ont poursuivi un idéal amoureux peut-être d'autant plus vrai qu'il était sans consistance. Mais cette femme, qui se perpétue, sous différents traits, différentes époques est elle aussi emportée dans un tourbillon qu'elle ne contrôle pas. C'est une victime du nazisme, deux fois décédée de mort prématurée, sujette elle aussi à des hallucinations qui la terrorisent et finalement emprisonnée dans une toile du seizième siècle de laquelle elle ne sortira que par la vertu d'une découverte scientifique, et encore sous la forme d'une image évanescente.
Un des aspects les plus intrigants de ce roman souligne la résurgence de certaines images à différentes époques et en différents lieux. Pensez-vous que la création artistique et l'histoire de l'art soient hantées par elles ? TRONG> Je suis loin d'être une autorité en matière d'histoire des arts. Je dirais qu'il y a deux aspects dans votre question : la résurgence d'images au hasard du temps, de l'histoire et à travers les modes de création artistique. Il me semble qu'effectivement l'homme d'hier était hanté par les mêmes questions que l'homme d'aujourd'hui. Il faut écouter les historiens lorsqu'ils nous dépeignent des ancêtres finalement si proches. On a peut-être trop tendance à penser que notre présent est la seule vérité et la forme la plus achevée de la civilisation. La perspective des siècles qui nous ont précédés m'intéresse. Pour ce qui est de la création artistique, je ne sais pas si elle répète des contenus à l'infini. J'ai tendance à croire que oui si l'on considère par exemple l'éternel retour en matière architectural à la période antique. Enfin, si l'homme est hanté par les mêmes questions au fil du temps et au travers de tout son espace, il n'y a pas de raison que l'art ne s'en empare pas. Derrière un créateur, il y a un individu qui exprime ses démons. L'inspiration n'est-elle pas l'expression de ces démons ? Je doute qu'il puisse y avoir de création sans cette part incontrôlable de l'être humain. C'est pourquoi à la fin de mon roman, le peintre hollandais cède sans réfléchir à la vision qui lui vient, qu'il représente cette femme et choisit ensuite de l'occulter, sans vraiment savoir pourquoi, comme une évidence.
Quels sont vos projets d'écriture ?TRONG> J'ai deux travaux en cours. Je suis en train de rédiger un essai sur un roman de Mario Vargas Llosa, "L'homme qui parle" qui s'intitule pour l'instant "L'homme qui parle, paradigme de l'écrivain". Dans ce roman injustement méconnu à mon avis, l'auteur péruvien se sert d'une fable sur l'oralité pour nous parler de sa conception du rôle de l'écrivain dans la société. Ce premier texte devrait être achevé à la fin du printemps. J'ai aussi commencé l'écriture d'un deuxième roman qui s'appelle à ce jour : "Chronique de la méchanceté ordinaire". Il s'agit d'une fausse enquête policière menée tambour battant par un sergent-chef de la gendarmerie qui est une ordure de la plus belle espèce et qui au fil d'une investigation minable où son ignominie s'étale, rencontre des personnages improbables : une standardiste française qui ne parle qu'anglais, un archiviste régulièrement victime d'un problème de surchauffe intellectuelle, une ex-soixante-huitarde cuisinière de plats malodorants, un chef d'entreprise installé dans un pays lointain "absolument épatant", le gardien d'une déchetterie qui ignore la deuxième personne de la conjugaison, un brocanteur chef de bande etc. Ce "roman" avance au gré de périodes de détente et de l'inspiration du moment.
" La réalité et l'ancienneté de ma nouvelle demeure aux lourdes pierres grises contrastaient agréablement avec mes activités professionnelles aussi virtuelles qu'improbables. Une grande cité de fin de millénaire aux ambitions de mégapole technologique m'avait pourvu d'un travail répondant à mes velléités créatrices. J'enregistrais des milliers de voix pour une société d'édition spécialisée dans le numérico-ludo-pédagogique. Ce n'était certes pas un travail qui me projetait au devant de la scène. Mais du fond des studios, oublié, j'assouvissais un goût ancien pour le son sans l'image. "