Pouvez-vous vous présenter ? TRONG>Fille d'immigrés maghrébins, née en France, je reconnais la difficulté d'être de nulle part. Entre intégration et déracinement, la frontière délivre un cruel dilemme. Rien n'est simple dans un face à face qui oppose un modèle occidental et un autre islamique. Tout est choix difficile puisqu'il doit s'épanouir à l'intérieur d'un espace qui figure deux entités en conflits ouverts. Cette tyrannie m'amène à éviter toutes les tensions et à refuser de penser en termes de préférences. (…) Et pourtant, aujourd'hui, j'ai conscience de faire partie d'une communauté qui se caractérise par une affirmation multiforme avec des membres, de toutes les façons, unis dans un même désordre identitaire. C'est ce territoire qu'il faut conquérir, un lieu de naissance identitaire, de réalité commune, d'échanges et d'épanouissement.
[Bouillie], le titre de votre essai retranscrit en phonétique, le mot père en arabe. Cet ouvrage entreprit à sa mort en porte l'empreinte persistante. Quel hommage lui rendez-vous à travers ce livre ?TRONG> BOUILLIE, cela signifie exactement "MON père". Sa disparition a été une prise de conscience du fabuleux, du courageux, du généreux père aux antipodes de la vision médiatique délétère. Mon père était intelligent et il a toujours fait des choix respectueux et modernes.
Selon vous, "on ne guérit jamais tout à fait de la pureté, de l'insouciance, de l'innocence", une telle guérison est-elle nécessaire ?TRONG> Oui, car on ne stationne jamais à la même place. La pureté, l'insouciance et l'innocence sont les emblèmes de l'enfance. Or, aujourd'hui, je ne suis plus une enfant.
"Aujourd'hui, j'ai conscience de faire partie d'une communauté qui se caractérise par une affirmation multiforme avec des membres, de toutes les façons, unis dans un même désordre identitaire." Comment analysez-vous ce désordre identitaire et comment construire cet espace à partir de deux histoires, deux cultures fondatrices, deux éducations aux vertus opposées ?TRONG> On se construit à force de modèles identitaires, de repères solides. L'entre-deux n'offre ni modèles ni repères. Alors, pour se construire, il faut provoquer l'actualité et reconnaître ce désordre identitaire. La difficulté est que chacun s'exprime de façon originale et donc, il n'y a pas de recette miracle sans une volonté commune de créer un espace commun.
Dans l'exercice de votre profession, vous êtes le témoin privilégié de générations de femmes qui comme vous, éprouvent cet " entre-deux " culturel, selon des modalités d'adaptation différentes mais avec des préoccupations communes… Quelles sont-elles ?TRONG> Ne pas blesser, ne pas se tromper, ne pas être rejetée et avancer…
Vous écrivez que l'exercice de la médecine exerce sur vous un effet anxiolytique. Qu'apporte l'écriture à votre pratique et inversement ?TRONG> C'est ma pratique qui a un effet anxiolytique sur la plupart de mes consultantes. Mais ceci n'exclut pas le fait qu'écrire m'apaise. En tous les cas, j'ai toujours voulu exercer une médecine de sujets plutôt que d'organes, une médecine réfléchie plutôt que factuelle. Démonter l'organisation psychique des individus est une tâche intéressante pour apporter une guérison au-delà d'un épisode aigu.
La dernière partie de cet essai prend la forme d'un autoportrait, où, selon votre expression, vous prenez le risque de "déranger le passé", quelles remises en question ont accompagné cette démarche ? TRONG> Ma station inconsciente dans le monde de l'enfance ou ma résistance à ne pas vouloir passer ce cap. Un défaut de projection lié à un manque de modèle, à une absence de compagnonnage, à une représentation culturelle troublante…
Quels sont vos projets ?TRONG> Je me suis engagée dans l'intérêt collectif depuis le 29 mars 2004. Autrement dit, je suis agent du service public. Cet engagement fondamental représente une source de dépassement et il me permet de participer à la politique locale de santé publique. Une façon de s'investir dans le mieux être… Bien sûr, je souhaite continuer à écrire… Je reste attentive à toutes propositions enrichissantes.
Propos recueillis par Audrey Cluzel, janvier 2005. Copyright Le Manuscrit 2005.TRONG>