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Rencontre avec Pascal Juillet
 
Un homme assis, un homme qui marche, un narrateur, enfin, qui tente de raconter une histoire, d'en rassembler les éléments, de réunir, le long d'un axe, des lieux, des femmes. Ce mince interstice obsédant, comme une lézarde dans un plafond, ou d'autres détails encore, perçus par une observation minutieuse, conduisent aux méandres de la facétieuse et intempestive mémoire.
Un extrait /Commander ce texte
Découvrez aussi, "La Boule", un recueil de nouvelles étrangesTRONG>TRONG>
 




Comment vous présenteriez-vous, à travers ce travail d'écriture ?
TRONG>Après une série de textes poétiques et un ensemble de nouvelles, j'ai entrepris l'écriture de ce premier roman à partir de bribes imaginées de récits, de situations, d'images qui se présentaient à moi de façon morcelée mais insistante. Il me semble qu'un certain rapport à la parole, au dire, aux mots est  encore en jeu dans ce texte, comme s'il fallait à chaque instant recommencer ou rejouer le travail de cohésion du monde, de la vie, des choses, des souvenirs que produisent les mots, les pensées.



Vous êtes l'auteur d'un recueil de nouvelles d'une forme plus traditionnelle, pourquoi et sous quelles influences (littéraires ou autres) avez-vous entrepris l'écriture de ce second récit ?TRONG>
Dans le recueil de nouvelles "La boule" il me semble que cette "fragilité" ou étrangeté du monde se trouve mise en lumière par les situations existentielles ou les histoires des personnages. Ici j'ai tenté de contaminer la narration elle-même par cette fragilité. Il est question, au début du récit, d'une rumeur, une rumeur grandissante. J'ai commencé ce travail au même rythme, dans les mêmes circonstances me semble-t-il, que celle de la mise en branle de la rumeur du texte lui-même. Des images tenaces se présentaient, des idées apparemment lointaines les unes des autres se construisaient par touches en restant pourtant solidaires. Il s'agissait alors de dire cet ensemble, de le relier. La question des influences littéraires est complexe elle aussi mais disons que cette réflexion autour des questions de descriptions, de narration, d'incohérence… me ramène à certains textes de l'époque du nouveau roman dont certaines vues me semblent toujours pertinentes.



Vous instillez délibérément le doute, la confusion dans l'esprit du lecteur. Malgré l'évocation, à plusieurs reprises, de "l'axe, que doit emprunter le narrateur, un itinéraire qu'il lui faut suivre pour tenter de fixer ce qui s'éparpille, se disperse (la mémoire est indocile et se refuse à toute cohérence), le jeu d'ubiquité mnémonique et de duplications (cet autre personnage a-t-il vécu la même scène ?), l'usage du conditionnel, les réminiscences intempestives et les interférences de souvenirs, participent immanquablement à semer le lecteur, pourquoi ce choix ?TRONG>
J'ai voulu au maximum élaborer le récit de façon à laisser venir la narration dans l'ordre d'arrivée à l'esprit et non dans un ordre d'après coup, créant des catégories, des chronologies, des cohérences volontaires. Du coup le problème narratif revient en surface pour poser le problème des rapports entre la parole elle-même, les mots, et le réel, le monde  : le texte, l'écriture, se transforme alors en une mince membrane entre dedans et dehors, une élaboration, à chaque seconde au bord du vide.
Le texte est sans doute aussi une tentative d'appropriation, une tentative de cheminement avec le texte en train de se faire, la parole en route sur le temps, passé roulant dans le présent et présent fuyant devant les mots, une compétition entre le silence et les mots : et ces mots là viennent avec le recul, justement, du temps.



Au sujet, à nouveau, de "l'axe", qui n'est pas sans rappeler votre propre mouvement géographique, l'analogie entre le parcours, la reconstruction mentale du narrateur, et les divers déplacements géographiques des personnages, l'itinéraire, les trains, les gares, les salles d'attente..., les voies, les déviations, les intersections, les mouvements de recul, sont autant d'images qui se prêtent aux "ramifications" de la mémoire, à son caractère tortueux, incohérent. Comment vous la représentez-vous ?TRONG>
J'imagine effectivement une mise en marche très complexe de la mémoire, l'impression d'incohérence étant liée à mon sens à ses infinies bifurcations possibles à chaque nouvelle réminiscence, à chaque mot presque, selon l'impact émotionnel engagé, selon sa possibilité de se transformer, au cours même du processus, en carrefour du récit, en digression imprévue pouvant devenir elle-même corps principal du texte de la mémoire. La complexité s'accroît encore par la projection incessante du présent dans le corps (du récit) du passé, transformant le souvenir lui-même, l'urgence ou non de sa convocation, ou sa relégation à un oubli provisoire ou définitif. J'ai sans doute tenté ici de rendre compte de cette complexité, bien qu'elle me semble, dans la progression, le défilement, le déroulement des mots, encore plus complexe.



Votre roman se présente comme une anamnèse réalisée "en direct", les interstices, les images parasites, et d'autres détails encore, plongent les personnages, le narrateur surtout, dans des perceptions, des souvenirs, qu'il doit poursuivre, mais tente, aussi, parfois, d'éluder. Quelle attitude adoptez-vous, qu'est-ce que celle-ci implique face à la récurrence, qui confine souvent à l'aliénation - de ces images ?TRONG>
La récurrence des images provient me semble-t-il de la construction même du texte, un texte ligne, ou spirale, se formant d'une façon globale, grandissant de lui-même, et non par étapes, secteurs, ou chronologie.
Il me semble qu'il y a deux niveaux d'élucidation : celui des personnages (homme assis, homme qui marche...) tentant de se réapproprier la réalité, le monde, par la convocation d'un réel capable de détrôner, effectivement, ces images aliénantes, empêcheuses de vie, et le niveau narratif, celui du dire cette histoire, nécessairement dans une attitude englobante, les mots, les descriptions d'objets, d'attitudes, de souvenirs servant l'avènement de ce réel. Ce langage englobant du narrateur étant lui-même pris dans un flot, au bord de cette aliénation dont peut-être vous parlez. Raconter, dire, parler, écrire, me semble toujours en bute à cela, d'une façon constitutive à la parole elle-même.



Quels sont vos projets d'écriture ?TRONG>
J'ai actuellement deux romans en cours dont l'un est presque terminé.






Propos recueillis par Karine Staub, janvier 2004.TRONG>
Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>
 
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