Virginie Megglé est psychanalyste. En 2002, elle publie, sur manuscrit.com, un premier essai sur l'anorexie "Tractatus Emotivus Anorexicus". Elle nous présente aujourd'hui son nouveau site destiné à tous - particuliers et professionnels intéressés par l'évolution de la psychanalyse, dans ses échanges avec d'autres disciplines et courants de pensée. http://www.psychanalyse-en-mouvement.net/TRONG> Un extrait / Commander l'essai "Tractatus Emotivus Anorexicus"TRONG>
Pouvez-vous vous présenter ? TRONG>Littéraire, par ma famille et mes études, très vite, je me suis formée à la psychanalyse. Cependant, il m'a fallu du temps pour oser répondre au désir de devenir psychanalyste à mon tour. Un détour passionnant par la recherche et la production artistique et audiovisuelle m'a confortée dans cette ambition, en m'autorisant à m'affirmer dans l'originalité d'une démarche. Il faut une certaine maturité et un équilibre personnel intérieur pour être à l'écoute de l'inconscient de l'autre. L'aider à s'accepter et à s'affirmer à son tour dans sa singularité.
Quelles sont les thèses que vous défendez dans votre essai, "Tractatus Emotivus Anorexicus" publié sur Manuscrit.com ?TRONG> Tout symptôme étant un signe qui fait sens, il faut se donner le temps d'entendre ce sens (caché), si l'on se propose de prendre soin. De soi. De l'autre. On a tout à apprendre en tant que thérapeute de la douleur de celui que l'on se propose de soigner. Nul n'est coupable d'être né ce qu'il est, mais chacun est responsable de la vie qui lui a été transmise et qu'il se propose de transmettre. Tout soignant, tout thérapeute, médecin ou non, est là pour entendre, soutenir, mettre en confiance et autoriser la parole à se libérer, la douleur à s'extirper, la vie à se créer. Eviter tout savoir qui enferme. La science, aussi précieuse soit-elle, n'a pas à faire obstacle, et doit savoir se retirer.
Accepter, en même temps que la parole qui libère, ses limites, sa part d'impuissance. Et l'expression d'une liberté différente de la sienne. Tant du côté du patient que du thérapeute, de l'analysant que de l'analysé... Le refus de l'aliénation au désir de l'autre. Le refus d'une prédétermination génétique fataliste irréversible. La nécessité d'inviter le sujet au devenir par-delà ses dépendances. Aucune guérison ne peut faire l'épargne d'une séparation. Réelle ou symbolique. Celle-ci s'opère souvent par un rite sacrificiel douloureux mais nécessaire. La nécessité d'exister en dehors des définitions (professionnelles, amoureuses, médicales…) sur lesquelles nous avons par ailleurs besoin de nous reposer. La nécessité de réinventer sa vie, chaque jour. L'insoumission à tout ce qui enferme dans le préjugé. Ne pas se satisfaire, vivant, du statut de victime, refuser celui d'objet (de la science, de ses parents, de tractations, de malveillances...) La nécessité de prendre le mal par la racine sans arracher celle-ci ni perdre le sens de la vie ! Le germe de l'anorexie dans le noeud conflictuel du couple masculin féminin. La nécessité d'apaiser les relations en leur essence. La place du mort impossible à vivre !
Dans quelle démarche s'inscrit la création de votre site internet TRONG>http://www.psychanalyse-en-mouvement.net/TRONG>, quelle est sa vocation ? TRONG>Créer, selon le principe de la libre association qui est l'un des actes fondateurs de la psychanalyse : associations d'idées, de personnes, de disciplines... Laisser parler les "hasards" de rencontres. Les coïncidences. Jouer avec les mots pour leur laisser dire ce que l'on ignore vouloir dire. Dégager du sens, le laisser surgir. En ce qui concerne la psychanalyse : toute grande découverte - dans ses retombées, ses expressions, ses utilisations - dépassant son fondateur, j'ai envie de résister aux tentatives d'hégémonie sans partage et de mettre en lumière certains courants de sensibilité, par delà les rivalités mortifères. Je pense qu'ici comme ailleurs, la descendance à tout intérêt à s'accepter et se reconnaître dans sa multiplicité plutôt que de s'entretuer pour un héritage... C'est pourquoi, dans la mesure où je l'ai expérimenté à titre personnel, j'aurai envie de dire, par exemple, que Freud et Adler ne sont pas incompatibles même s'ils ont fini dans l'adversité. (Il faut savoir " se déprendre de ses parents ", ne pas rester prisonniers de leurs disputes !)
Pouvez-vous en décrire les différentes rubriques, nous présenter ses contributeurs… TRONG>Lieu d'affirmation de la portée universelle de singularités... Mise en lumière de courants de pensées et de sensibilité... artistique, scientifique, littéraire... En rapport avec la psychanalyse au sens large du terme... Regard intemporel sur l'actualité, écho ou reflet de points de vue qui me sont suggérés par associations d'idées et dont peu à peu l'évidence de la rencontre se dessinera. Les contributeurs en sont des artistes, des psychanalystes. Des créateurs. Des personnes qui ont été ou sont encore en analyse. Toute personne qui s'intéresse à la psychanalyse. Que la psychanalyse interroge. La "psy"... La psychogénéalogie, aussi. Pour le moment il m'est difficile d'en dire plus… Expression d'un désir dont la réalisation dépend encore des contingences techniques, il progresse chaque jour, pas à pas... Je suis une "web-matrice" débutante !
Une large place est accordée aux témoignages des internautes, vous lancez cette semaine un premier appel à texte, pouvez-vous nous en parler ?TRONG> Oui. Il se trouve que lorsque j'ai fait connaître la mise en ligne du Tractatus, j'ai reçu des témoignages passionnants, émouvants. Ce qui a donné lieu parfois à des échanges virtuels. Soit autour de l'anorexie. Soit à partir de la psychanalyse. Des rencontres. De beaux gestes. Des paroles que l'on entendait peu ailleurs. Qui m'ont rappelé certaines difficultés rencontrées par moi-même en d'autres temps. Une certaine urgence, une certaine nécessité. Dans cette annonce j'appelle justement les internautes à décrire leur relation singulière à la psychanalyse, leur doutes et leurs questions, les interrogations qu'elle leur pose... Un passage de leur vie, histoire ou trajectoire, sous forme de lettre personnelle à un ou une psychanalyse, de lettre ouverte à la psychanalyse, ou encore de témoignage pour rendre compte de leur expérience, réelle, virtuelle ou imaginaire.
Au-delà de l'écriture, les formes de communication induites par le média internet sont-elles propices au travail analytique ? TRONG>La psychanalyse, c'est comme la vie, une histoire d'amour et de désamour. De transfert bien sûr. Internet en est un médium puissant. Un lieu propice aux associations... Il crée des ouvertures, désinhibe, fait tomber certaines résistances. Interroge la censure. Ouvre des voies et des possibles. Encourageant une parole plutôt libératrice, il porte des voix qu'ailleurs on n'entendait pas. En cela il est favorable à un travail analytique. L'interlocuteur disparaît en tant que personne physique, favorisant la venue de propos qui ne parviendraient peut-être pas à se dire face à un corps, un visage, une figure, qui pré-déterminent le propos à venir. En cela il peut être une bonne entrée en matière à l'analyse, car il fait tomber des peurs dont les motivations inconscientes sont liés au corps et aux apparences. Je ne suis pas sûre qu'une cure, une analyse, puisse se passer (seulement ?) par Internet... Mais bientôt pourra-t-elle se passer d'Internet ? Internet peut être un apport précieux au travail analytique dont il va modifier le cadre et les modalités. Il met le corps à l'arrière plan, et en ce sens, je trouve qu'il ouvre une dimension métaphorique du symptôme "anorexique", qui n'est pas tant, comme il est coutume de le dire, le refus de (se) vivre et de s'alimenter, que la nécessité vitale de l'effacement du corps au prix parfois de sa disparition.
La meilleure protection peut naître des relations de qualité que nous arriverons à développer. C'est bien le propre de la démarche psychanalytique individuelle qui exige un travail d'autonomisation et de responsabilisation. Le seul qui nous amène à ne plus ressentir un besoin de garantie artificielle bien souvent (pas toujours) inopérante. Rien de pire que les guerres intestines, pour nous exposer aux risques. En nous détournant, humains, de nous-mêmes. Comment prétendre statuer sur l'inconscient dont nul n'a l'exclusivité et dont le propre est d'être insaisissable ? La formation de l'analyste est originale. Il est important de préserver cette originalité, pour que l'analyste garde la qualité d'écoute qui permet en puissance à chacun d'affirmer la sienne. Créer des annuaires de thérapeutes "psy" agréés par l'Etat (sous l'influence pernicieuse d'intérêts financiers et de prestige privés, par ailleurs), pourquoi pas des annuaires d'écrivains ou d'artistes labellisés par ce même Etat ? Ne serait-ce pas une entrave à cette étrange et pas toujours confortable liberté à laquelle est conditionnée l'expression créatrice ? Qui cependant à chaque geste refonde et respecte ses lois, ses contraintes, ses règles, sans lesquelles la création ne peut se vivre ni s'exprimer.
La meilleure protection peut naître des relations de qualité que nous arriverons à développer. C'est bien le propre de la démarche psychanalytique individuelle qui exige un travail d'autonomisation et de responsabilisation. Le seul qui nous amène à ne plus ressentir un besoin de garantie artificielle bien souvent (pas toujours) inopérante. Rien de pire que les guerres intestines, pour nous exposer aux risques. En nous détournant, humains, de nous-mêmes. Comment prétendre statuer sur l'inconscient dont nul n'a l'exclusivité et dont le propre est d'être insaisissable ? La formation de l'analyste est originale. Il est important de préserver cette originalité, pour que l'analyste garde la qualité d'écoute qui permet en puissance à chacun d'affirmer la sienne. Créer des annuaires de thérapeutes "psy" agréés par l'Etat (sous l'influence pernicieuse d'intérêts financiers et de prestige privés, par ailleurs), pourquoi pas des annuaires d'écrivains ou d'artistes labellisés par ce même Etat ? Ne serait-ce pas une entrave à cette étrange et pas toujours confortable liberté à laquelle est conditionnée l'expression créatrice ? Qui cependant à chaque geste refonde et respecte ses lois, ses contraintes, ses règles, sans lesquelles la création ne peut se vivre ni s'exprimer.
Quels sont vos projets ? TRONG>Réfléchir et travailler sur des thèmes qui me tiennent à coeur, telle la sécurité. L'anorexie. La transmission des traumatismes. L'impensé généalogique et familial. Le mensonge. La genèse. Parenté et parité. Identification et appartenance. Explorer avec d'autres les grands mythes. Travailler sur mon site pour l'aider à prendre forme. Ecrire pour faire entendre certaines voix dont je suis l'hôte de passage. Rester sensible aux signes qui me parviennent. Développer ma participation à certaines revues. Participer à l'émancipation de la psychanalyse, à son évolution, à sa démocratisation, à son ouverture au public dans les meilleurs termes. Développer ce travail de synthèse entre la démarche de Freud et celle d'Adler. (Ce que j'appelle concilier les irréconciliables) Continuer à défendre la psychanalyse en tant qu'art et ouverture possible à la création personnelle. Défendre l'exercice et la pratique de l'analyse laïque (ou profane) sans pour autant m'en prendre à celle qui ne l'est pas ! C'est-à-dire défendre la spécificité, la richesse de l'apport, de la psychanalyse pratiquée par des non médecins et la formation particulière qu'elle exige. Pratiquer la psychanalyse sans bouder l'apport extraordinaire de dissidents, tels Alice Miller, Young ou Adler, dont la pensée fut favorable à mon développement personnel. Et dont on retrouve les fondements chez un grand nombre d'analystes (de qualité).
Propos recueillis par Audrey Cluzel, janvier 2004. Copyright Le Manuscrit 2004. TRONG>