Le livre « Paperasses » est un joyeux fourbi. Des personnages anonymes y opèrent le tri d’un tas de papier : des textes surgissent d’une boîte. Un corps de texte, dans lequel les dialogues sont englués. Un espace guillemets donnant et questionnant le caractère littéraire. Un espace parenthèses, dans lequel l’auteur, nécessaire mais problématique, s’essaye à disparaître. Commander / voter pour un extrait TRONG>TRONG> TRONG>
Pouvez vous vous présenter ?TRONG> Je suis un homme sérieux. Je suis cartographe de profession, mais j'ai décidé d'une année sabbatique pour aller jusqu'au bout de mon projet d'écriture dans des conditions correctes. Je me retrouve donc chez moi, avec des objectifs de production temporisés, un objectif général personnel qui est de savoir à quoi je peux aboutir d'ici septembre prochain et un objectif de communication externe autour de ce que je fais, d'où ma présence sur Manuscrit.com. Je participe à des concours de nouvelles, je réponds à un maximum d'appels à textes. On peut en trouver quelques-uns sur http://nadirs.free.fr, bientôt sur http://www.PleutiL.net, également dans la publication sur la vie des objets des étudiants du DESS Edition de Paris-Sorbonne, qui sera diffusé pendant le Salon du Livre. En marge de cela, je vis sans trop de repères chronologiques, assez décalé socialement, à côté de mes pompes, dira-t-on. Mais sérieusement.
Comment pouvez-vous définir l'absurde auquel vous avez recours pour dénouer, voire, déjouer l'insignifiance des choses, constat hautement déstabilisant s'il en est ?TRONG> On peut considérer dans "Paperasses" l'absurde à trois niveaux différents. D'abord, c'est une forme littéraire, qui permet de pratiquer la distanciation et l'humour, et surtout une faaçon de respecter le lecteur lorsqu'on prétend aborder des questions de fond. En second lieu, il est inhérent au projet du livre lui-même, qui questionne non le statut de l'écrit, mais celui de la chose écrite. Sont donc introduits dans le livre des écrits usuels, de la même manière que le ready-made a introduit dans le musée des objets d'usage quotidien, à la seule fin de reposer la question du statut de l'oeuvre d'art. Mon livre met les nouvelles et les contraventions au même niveau. Est-ce absurde ? Oui, d'un certain côté. Non, de l'autre. Enfin, l'absurde est une contrainte créative forte. Sa fabrication impose d'inventer des inversions de perspectives, de traiter largement de sujets qui en sont à peine, et autour desquels la possibilité de raconter une histoire devient la réelle aventure.
L'absurde est-il pour vous consécutif d'une forme de privation de liberté dont vous pouvez faire l'état et peut-être souffrir, ou d'un défaut de sens (du sens des choses) ?TRONG> Il ne s'agit en aucun cas d'opérer un constat dramatique et sans appel de l'absurdité du monde. Je ne pense pas l'univers absurde, je le pense neutre. Quant à la question du sens, de l'existence en général et de l'utilisation des objets en particulier, disons qu'à mon avis elle nous appartient en propre. Humainement, je suis vis-à-vis des autres bien plus attentif et respectueux de ce qui les pousse (l'envie de faire, les systèmes de valeurs-besoins) que de ce qui prétendument les tire (la justification). La conscience d'être donneur de sens permet à mon avis de mieux résister aux pressions externes, donc d'être plus proche de soi, et dans le même temps de relativiser sa vision personnelle du monde. Dans mon livre, l'auteur (celui qui parle à l'intérieur des parenthèses) tout en ne se privant pas de tempêter contre les systèmes, me paraît tout de même assez conscient des limites, ou de l'absurdité, de ses propos. Cela ne le prive aucunement du droit de les tenir, ni d'en ressentir la nécessité.
Pensez-vous que cette forme de réplique face au désarroi que produit l'appréciation que l'on peut faire de l'insignifiance ou de l'inertie de la réalité peut se révéler comme un écueil, peut-être aussi dangereux pour notre entendement ? Qu'il puisse s'agir d'un solipsisme qui peut s'avérer fallacieux et nocif ?TRONG> Ça ne me paraît plutôt salutaire que de chercher à faire l'exercice de sa raison. Le solipsisme, tel que Berkeley le définit dans sa philosophie, n'est jamais qu'une étape dans la démonstration de l'existence de Dieu (personne ne l'a jamais pris pour fou). Par contre, constater que nous ne sommes jamais au bout du compte que le lieu d'une rencontre entre un monde intérieur et un monde extérieur l'un comme l'autre imparfaitement maîtrisés, que l'univers ne fait jamais que nous apparaître, qu'objectivité et intersubjectivité se ressemblent bigrement, toutes ces idées me paraissent assez justes, quoique pas très nouvelles. Au-delà de ça, il est vrai que dans mon livre tous les personnages, qu'ils s'expriment ou non en leur nom propre, revoient au constat d'une certaine solitude du sujet. Assez souvent du fait de l'originalité (absurdité ?) de leurs raisonnements, parfois de la situation. Mais cela reste un constat. Jamais une limite. Je trouve même assez rassurant qu'un personnage puisse, par exemple, s'intéresser au problème de la pagination des livres, et naturellement s'ériger contre. L'inanité du propos, l'absence totale d'enjeu réel permet de mieux restituer l'essentiel : l'envie de dire, la façon de dire. Et ça, c'est précieux. C'est la base de toute démarche d'écriture.
Le "choix" de l'anonymat (celui des personnages, des lettres...), de l'absence d'intrigue et du non-sens qui en incombe, se réfère indéniablement à un certain théâtre, dit "de l'Absurde". Cette paternité a-t-elle été choisie, ou s'est-elle imposée ? Pouvez-vous expliciter la difficulté que représente cette forme "désintégration" des choses, alors que celles-ci doivent participer à l'élaboration d'un roman, à le nourrir ?TRONG> Il s'agit effectivement d'un choix, car j'ai essayé de faire de ces paperasses les véritables héros du roman. Les personnages sont en effet plus des manipulateurs - comme des montreurs de marionnettes - et ils n'auraient alors, si l'on pousse les choses à l'extrême, pas d'intérêt en eux-mêmes. Mais nous sommes dans un roman de facture déjà un peu innovante, et il m'a paru dangereux de chambouler les codes de lecture à ce point. Les six personnages sont donc pourvus d'une psychologie, décrite uniquement sur le plan comportemental (il n'y a pas d'introspection). Le fait qu'ils ne s'expriment jamais au style direct et ne portent pas de nom contribue cependant à leur mise en retrait. Si l'on admet cette inversion, (les choses sont les personnages, les personnages sont les choses), la forme de mon roman se rapproche de celle du dix-septième siècle, où les héros n'ont qu'une valeur d'exemple et, ayant servi d'exemple, ne peuvent que mourir à la fin. Poubelle !
Il est vrai que je pratique la littérature comme une recherche, surtout dans la construction de mes livres. L'absurde ici est sans doute à ramener au choix de ne pas respecter une forme plus conventionnelle. Mais c'est la narratologie que je bouleverse, pas l'écriture, car chaque fragment du texte pris isolément reste de facture très classique. Maintenant, si l'on ramène ce roman à une grille de lecture traditionnelle, les personnages et leur aventure, c'est évidemment assez pauvre. Ça pourrait se résumer ainsi : six personnes, n'ayant pas réussi à faire cuire des nouilles, décident d'aller manger une pizza, sauf une. On meurt d'envie de connaître la fin.
La suite de votre oeuvre est déjà "annoncée", et les ouvrages, même, déjà intitulés (promotion efficace !... et cela nous évite de vous poser la question à ce propos...). "Pages", "Fascicules" et "Livres", la suite de la production que vous nous dévoilez apparaît éminemment plus sérieuse que "Paperasses"..., qu'en est-il exactement ?TRONG> J'ai terminé " Pages " au mois de décembre, qui traite du phénomène de la correspondance. On y retrouve les mêmes thèmes : le surgissement et la prolifération (la correspondance s'autoalimente, s'étoffe, un peu comme dans un forum de discussion), la vision personnelle du monde et la solitude. La construction permet également de donner une impression de foisonnement, même si, comme dans " Paperasses ", elle reste maîtrisée de telle sorte à créer des effets de patchwork ou de coq à l'âne, en tous cas des mises en correspondance. Il y a une intrigue (ouf !), mais en filigrane, et à reconstruire à la lecture des lettres que les personnages s'échangent. J'y pratique naturellement l'humour, et je pense en avoir pas mal, est-ce cela qui ne fait pas sérieux ? "Fascicule" raconte l'histoire d'une famille en vacances, au travers d'une suite de monologues intérieurs, (cf. Faulkner, "Tandis que j'agonise") qui valent comme autant de "modes d'emploi". Ici, ce n'est pas l'écrit qui a une influence sur les personnages, comme dans "Pages", mais les personnages qui, au travers de ce qu'ils écrivent, cherchent à construire ou à décrire une vision opératoire du monde. Bien évidemment, ça ne marche pas. Ça ne marche même jamais. Du coup, c'est drôle. Ou triste. Ou absurde.
Quels sont vos projets(d'écriture ? TRONG>Finir "Fascicules" dans un premier temps, qui devrait être prêt pour fin mars. Réfléchir au plan de "Livres", dont je voudrais que le récit soit construit "en marche arrière" (j'espère avoir plus tard l'occasion d'expliquer tout ceci). À côté de la réalisation de ces livres, j'essaye également d'écrire un peu plus "à la commande", pour des concours, des appels de texte, des expositions, etc. Je n'ai aucune envie de me sentir enfermé dans un style, je pratique le pastiche (il y en a un de Chevillard dans "Paperasses"), et je me dis qu'un jour, un jour peut-être, j'écrirai un beau, un très beau roman d'amour. Je me demande encore si je n'ai pas réalisé "Paperasses" simplement pour me donner le droit d'écrire les quatre lignes de la fin.
Propos recueillis par Karine Staub, février 2004. Copyright La Manuscrit 2004.TRONG>