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LES CONSEILS D'ALEPH-ÉCRITURE
Le discourt indirect libre, par Dane Cuypers
 
Simple et néanmoins d'une grande subtilité, le discours indirect libre, cher à Flaubert ou à Virginia Woolf, vous permettra de dérouter votre lecteur pour son plus grand plaisir.
 
L'intitulé "Le discours indirect libre" peut donne envie de fuir ! (Si si, ne protestez pas !) Vous pressentez le pire et des souvenirs d'imparfait du subjonctif flottent sur votre écran qui a soudain des allures de tableau noir. Vous avez à la fois tort et raison. Tort, parce que le discours indirect libre c'est bête comme chou et on le pratique assez souvent comme monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. En tout cas c'est ainsi que moi je l'ai d'abord expérimenté en écrivant des nouvelles. Mais vous avez raison aussi parce que pour comprendre comment ça fonctionne et en décliner toutes les subtilités, on ne peut pas échapper à une petite leçon de grammaire. Allons-y !

 


Pas de panique
Lorsque vous voulez rapporter les paroles ou les pensées, autrement dit le discours d'un personnage, vous avez le choix entre quatre formules. Prenons un exemple développé par Gérard Genette dans Nouveau discours du récit (1).
 
1) Marcel dit à sa mère : Il faut absolument que j'épouse Albertine (discours direct)
2) Marcel va trouver sa mère. Il faut absolument que j'épouse Albertine (discours direct libre : résolument contemporain)
3) Marcel déclara à sa mère qu'il voulait épouser Albertine (discours indirect subordonné)
4) Marcel alla se confier à sa mère : il fallait absolument qu'il épousât Albertine (discours indirect libre)
 
Avec le discours indirect libre, la conjonction de subordination a disparu. Le verbe "épouser" a changé de mode : il est (et oui !) à l'imparfait du subjonctif. Le passage au style indirect libre entraîne souvent des changements de temps ou de mode et parfois de pronom. Mais on l'oublie ! ce n'est pas l'essentiel et ça se fait tout seul.



Une merveilleuse ambiguïté
L'essentiel c'est la souplesse et la richesse qu'apporte le discours indirect libre. Qu'il n'y ait plus de subordination ? de "que" ? allège le style . Bien sûr ! Mais surtout cette forme crée une merveilleuse ambiguïté. Quel est le point de vue qui s'exprime vraiment quand il est écrit  "11 fallait absolument qu'il épousât Albertine" ? Celui de Marcel ou celui du narrateur ?

Flaubert a su magnifiquement jouer de cette ambiguïté. Je vais emprunter ma démonstration aux auteurs d'un très précieux et tout petit livre L'analyse des récits (2) qui cite cet extrait de L'Éducation sentimentale :
-1- Jamais Frédéric n'avait été plus loin du mariage. -2- D'ailleurs, Mlle Roques lui semblait une petite personne assez ridicule. -3- Quelle différence avec une femme comme Mme Dambreuse ! -4- Un bien autre avenir lui était réservé ! -5- Il en avait la certitude aujourd'hui ".


Les phrases 3 et 4 émanent clairement de Frédéric mais celles en italique 2 et 5 lui sont-elles attribuables ou sont-elles le fait du narrateur ? Allez savoir ! Cela n'a l'air de rien mais ces changements subtils de point de vue sont une façon de donner de l'épaisseur au personnage et à l'histoire.



En écrivant Les Parasols, je me suis tout de suite mise à écrire en style indirect libre. Parasols raconte une après-midi passée sur une plage par des femmes, chacune sous son parasol. La chaleur, le bruit de la mer, la nudité, font que l'espace de cette après-midi là est l'occasion pour chacune d'un regard en arrière sur sa vie. Je me sentais très proche de chacune de ces femmes, de leurs souffrances, de leurs espoirs, de leurs illusions, de leur goût pour la vie.
 
J'étais naturellement cette femme désaimée mais j'étais aussi cette jeune fille qui venait de se marier, cette grand-mère qui avait toujours adoré son homme ou cette femme folle de son amant trop jeune pour elle. J'étais elles toutes ? merveilleux privilège du narrateur que je découvrais ! J'aurais donc pu choisir le récit à la première personne pour entrer complètement dans leur peau. Oui, mais alors comment ferais-je pour me moquer ? gentiment voire férocement ? d'elles et de leur petit cinéma ? Je voulais pouvoir garder un oeil, un recul sur elle. Mais je ne voulais pas pour autant conduire le récit en narrateur omniscient qui connaît son personnage et lui retourne les tripes en prenant le lecteur à témoin : vois comme elle est ridicule là ou à quel point elle est émouvante ! Je voulais les deux : être dans leur peau et faire entendre de temps en temps une autre petite voix. La mienne !



Voix intérieures
Donc j'ai commencé avec ce "elle" et je me suis sentie tout de suite bien dans cette distance relative (si j'osais, je dirais bien cette intériorité distante) qui autorise, de plus, le pathétique, le grotesque, l'excès. Ce n'est pas le point de vue de la narratrice, ce n'est pas non plus celui du personnage, c'est un mélange, ambiguë à souhait. Un vrai délice. Petit exemple : "A vrai dire, elle s'en foutait de l'âge et de l'approche du monstre Ménopause ? avec son nom de méduse aux tentacules gluants. Elle s'en foutait complètement. Croyait-elle. Jusqu'à ce que celui-là débarque dans sa vie." Qui dit : "Croyait-elle" ? Qui met en doute la belle désinvolture du personnage ? Elle-même ou celle qui raconte ? Franchement je n'en sais rien !
Autre avantage du discours indirect libre, le passage en douceur au monologue intérieur.



Tranquillement le narrateur s'efface tout à fait cette fois et laisse la place au personnage. Cela donne (quelques lignes après l'extrait cité plus haut) :
"Ce type l'étouffe, elle va crever, cela ne peut pas continuer comme ça, cette canicule, cette surchauffe de tout son corps. Le voilà. Il s'est arrêté pour parler à une petite fille métisse, une beauté d'enfant. Un jour il en voudra un. C'est ainsi. Lève-toi, marche vers la mer, aujourd'hui et peut-être demain cet homme est le tien et tout jubile en toi, et si tu pleures, pleure de gratitude, mais plutôt ris ! Tu le peux, tu tiens de ton père, l'espoir chevillé au corps. La gamine a perdu son ballon. Ma voisine aux jolies fesses lui a offert un beignet. Je vais vers lui qui vient vers moi. Des instants comme les perles d'un collier."
En italique : du monologue intérieur.
En souligné : du récit à la première personne à la limite du monologue.



Ce sont ces glissements, ces va-et-vient de la voix du narrateur aux voix intérieures qui vous permettent d'embarquer votre lecteur, de le rouler dans la farine. Il ne sait plus très bien qui parle ? et d'ailleurs l'auteur non plus ne sait pas très bien ! ? mais il ressent la complexité de la vie même, comment tout ça c'est touffu, mêlé, tissé serré. Du coup votre histoire, il y croit dur comme fer. Et c'est gagné !
 
Sources
(1) 1983 au Seuil. Et aussi du même auteur, également au Seuil Figures III, 1972.
(2) par Jean-Michel Adam et Françoise Revaz au Seuil, 1996.

Roman et nouvelles de Virginia Woolf


Dane Cuypers
Journaliste à La Vie, Actualité des religions, Psychologies. Animatrice d'ateliers d'écriture littéraires pour Aleph et de Jardins d'écriture dans des parcs parisiens. Auteur d'un recueil de nouvelles Parasols suivi de Intérieur nuit , éditions Climats, 2001. A paraître chez le même éditeur en septembre 2002 Les aventures mystiques d'une toute petite fille.



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