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LE MILIEU GOTHIQUE
Entretien avec Antoine Durafour
Professeur de sociologie à Dunkerque, attiré par les cultures en marge, Antoine Durafour a infiltré les soirées « underground » lilloises. Il nous livre son analyse du milieu gothique, à travers un ouvrage illustré de témoignages et enrichi de ses expériences.
 
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Quel est votre parcours ?
J'ai suivi une formation en sociologie à Lille puis à Angers jusqu'à l'obtention d'un DESS en développement local. J'ai réalisé diverses enquêtes pour des collectivités locales et des associations. Actuellement, je suis chargé d'études sociologiques à Lille. J'effectue en parallèle des missions d'études ou d'évaluation dans le domaine de la culture, notamment.



Pourquoi un ouvrage sur la culture gothique ? Avez-vous personnellement été attiré par ce milieu ?
Tout d'abord, je suis intéressé par les cultures en marge ainsi que les sociabilités autour de la musique ou d'autres pratiques culturelles. Je ne peux nier une attirance personnelle, une curiosité à l'égard des cultures subversives aux contours mal définis. L'amalgame avec le satanisme, qui est souvent véhiculé par les médias, m'a toujours interpellé et m'a donné envie de comprendre réellement ce qu'était le mouvement gothique, c'est-à-dire d'un point de vue sociologique. Toutefois, l'opposition entre culture marginale et société dominante n'était pas le point central de ma problématique. Mon étude visait plutôt à rendre compte de la dimension esthétique contenue dans les rapports sociaux et de la construction de normes et d'un langage esthétique qui seraient propres au milieu gothique.
Le choix de ce sujet s'explique aussi par les affinités personnelles que j'ai pu entretenir avec cette imaginaire gothique que l'on retrouve dans certaines expressions musicales, graphiques ou cinématographiques. Ainsi, l'univers gothique ne m'était pas complètement étranger mais je ne connaissais pas le " milieu " en tant que tel.
Je pense que quelque soit la thématique étudiée, il y a un moment donné une connivence qui s'établit entre le chercheur et son objet. La prise de recul et l'objectivité assurent en partie la validité scientifique de l'enquête mais dans le cadre d'une sociologie " compréhensive ", je pense que l'on peut être amené, à se mettre dans le peau de l'auditeur ou du spectateur, et apprécier ainsi la partie sensible des faits sociaux…quitte à la déconstruire ensuite.



Comment avez-vous entrepris vos recherches sur le milieu gothique ? Avez-vous infiltré la communauté pour mener à bien vos investigations ?
Cette recherche se base essentiellement sur une enquête de terrain : un travail d'observation et d'entretiens. Quelques amis et connaissances dans le Nord de la France m'ont orienté vers deux ou trois personnes fréquentant le milieu gothique qui elles-mêmes m'ont présenté d'autres amateurs de culture dark, et ainsi de suite. En dehors de ces entretiens en face à face menés à Lille et à Paris (avec des passionnés, des disquaires, des journalistes, des animateurs radio, etc.), j'ai également interrogé des gens par le biais de questionnaires distribués un peu partout en France.
Les soirées gothiques constituent un terrain privilégié d'observation participante. En faisant un effort vestimentaire, je me suis progressivement familiariser avec l'atmosphère qui y règne et observer quelques rites d'interaction. On vient en soirée gothique avant tout pour danser, écouter de la musique et se retrouver entre pairs. Dans un jeu de rôles permanent, on se regarde soi-même à travers le regard de l'autre. Le milieu gothique ne doit pas être assimilé à un regroupement de type communautaire ou sectaire fondé sur l'obéissance de ses membres à des normes et des rites de conduites. Il existe une ritualité dans les échanges mais elle est d'une autre nature.



Le gothique : une musique, un état d'esprit, un style vestimentaire,… En quelques lignes, comment définiriez-vous "le gothique" ?
Le "gothique" est avant tout une culture musicale en marge très théâtralisée qui se nourrit de romantisme noir, de sensualisme exacerbé et d'imagerie occulte. Dans toute sa variété (gothic rock, coldwave, electro-gothic, néo-classique, batcave, etc.), la musique gothique est à la fois sombre et sensuelle, tantôt déjantée et provocatrice, tantôt raffinée et spirituelle. L'esthétique gothique, c'est une recherche de la beauté dans des représentations mortuaires, occultes, mélancoliques. Le phénomène contradictoire d'attirance/répulsion domine donc l'imaginaire gothique et séduit les jeunes qui entrent dans le mouvement.
Ce que j'appelle le milieu gothique désigne en fait les gens qui partagent un ensemble de goûts et de pratiques culturelles et qui vont l'exprimer collectivement, selon des normes vestimentaire et un langage esthétique. Ce mouvement est dépourvu d'idéologie mais ses participants cultivent une attirance pour cette  esthétique empreinte de mysticisme, de symbolique religieuse et d'imaginaire fantastique.



Ils exaltent le fait d'appartenir à un monde à part, loin des normes et des conventions, sans pour autant rejeter la société dans laquelle il vivent. Cet état d'esprit est aussi lié à la volonté d 'exprimer pleinement son individualité, de se construire son propre style, de maîtriser ses choix de consommation. En s'engageant dans un rapport sacré avec l'art et la dimension esthétique (même si ce n'est qu'à travers la parole), les participants de ce milieu fuient en quelque sorte le matérialisme ambiant ou le désenchantement du monde, comme le diraient certains sociologues. A travers cette théâtralité et cet imaginaire morbide, ils cristallisent aussi un malaise social propre à la société post-moderne. Enfin, ils reconsidèrent le rapport au corps, devenu "objet d'art" (à travers le look, la danse, le piercing, les performances, le tatouage, le body art, etc.).


A quand situez-vous la naissance du gothique ? Dans quelle mesure la culture gothique est-elle héritière du romantisme ?
Le mouvement gothique est né à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Sur fond de crise sociale et de révolte contre la bourgeoise, le punk est apparu dans les cités industrielles d'Angleterre. Ce mouvement a donné naissance à une multitude de styles culturels et vestimentaires : l'idée, c'était de créer son style, se dégager des carcans normatifs qui peuvent être issus de la société dominante. Toutefois, les "gothiques" ont voulu proposer une version plus raffinée de cet esprit contestataire. Ils vont puiser leur inspiration dans différents courants littéraires : les romans gothiques anglais de la fin du XVIIIème siècle, notamment, qui exaltent le goût du mystère et explorent le monde de l'occulte. Plus largement, la mouvance gothique va hériter de la littérature romantique et de son courant de pensée du XIXème siècle. En s'opposant au rationalisme caractéristique de leur fin de siècle, les romantiques affirment la supériorité du sentiment, de la sensualité ou encore de la passion. Cela passe par un travail introspectif mais aussi un intérêt pour l'obscurantisme moyenâgeux. L'univers gothique et ses artistes s'en inspirent pour faire naître toute une culture musicale très théâtralisée.



La culture gothique s'inscrit dans le rejet de la société de consommation, elle adopte pourtant certains de ses codes…
Il est vrai qu'une partie non négligeable d'individus s'identifiant à ce mouvement gothique condamnent l'ère de la consommation de masse et du culte de l'éphémère. Nous pourrions à nouveau faire le parallèle avec les romantiques qui fuyaient le matérialisme ambiant et prônaient un retour à la nature. Les "gothiques" rejettent généralement l'uniformisation des comportements ou le formatage des goûts qu'ils expliquent par le développement des cultures de masse et l'omniprésence des médias. En même temps, la volonté de se démarquer des normes aboutit à un discours consensuel sur l'anticonformisme.
La culture gothique s'inscrit dans la société de consommation et dans la culture populaire. Les groupes vendent leur image, leur musique, les magazines séduisent leur public par le biais de procédés utilisés par d'autres médias plus "populaires". Le budget que les "gothiques" consacrent à l'achat de vêtements, de CDs et de concerts est parfois considérable et cela fait vivre une industrie. Toutefois, leur style de vie leur donne l'impression de maîtriser leurs choix de consommation (est-ce une illusion ?). Ils entretiennent une culture de distinction, dite underground (on n'accède pas toujours si facilement au informations pour se rendre aux soirées gothiques) et certains de ses membres défendent malgré tout des valeurs en marge de cette société de consommation (repli sur soi à travers la pratique artistique, croyances ou pratiques ésotériques, néo-paganisme, écologie, etc.)



Le gothique est-il un épiphénomène de ce qu'on appelle communément la "crise d'adolescence" ?
Si des adolescents se construisent en partie sur des modèles d'identification proposée par l'imagerie gothique, je ne sais pas si c'est forcément sous la forme de "crise". Toutefois, le milieu gotique est une culture de distinction : on se distingue des autres groupes adolescents, on se distingue des adultes, on provoque le regard, on interpelle, etc. Ces périodes de jeunesse, d'incertitude et de glissement identitaire ne se réduisent pas à la période adolescente. De plus, les participants, qui ont parfois plus de 30 ans, évoluent dans leur rapport à la culture gothique et s'inscrivent pas forcément dans une logique de construction identitaire.
Au-delà d'un phénomène lié à l'adolescence, le milieu gothique reflète également l'émergence, dans notre société, de "communautés émotionnelles" : les frontières entre classes s'estompent ; la désinstitutionalisation de la famille ainsi que l'instabilité de la période que l'on nomme "jeunesse" poussent les individus à se réunir autour de nouvelles normes, autour d'une culture des goûts. D'un point de vue plus anthropologique, la dimension esthétique introduit une dimension rituelle à l'échange. Dépourvu d'idéologie ou de croyance religieuse, les participants de ces cultures instaurant une religiosité dans les rapports sociaux (voir le travaux de Nicolas Walzer et d'Alexis Monbelet, chercheurs au CEAQ, sur la "religion metal"). Enfin, la culture gothique cristallise une partie des fantasmes de la société occidentale, dans ce rapport au corps et à la mort.



Quels sont vos projets ? Pensez-vous vous lancer dans l'étude d'autres sous-cultures "underground" ?
Il n'est pas exclu que j'approfondisse un jour ma connaissance du milieu gothique, peut être sous la forme d'une thèse. Le fait de revenir sur mon travail de maîtrise et de publier ce livre m'a donné envie de me replonger dans la compréhension de ce mouvement et de son évolution actuelle. Pourquoi pas faire une étude comparative avec d'autres cultures "underground"...





Propos recueillis par Aude Mathon, mars 2006.
 
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