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LES TOURMENTS DU CÈDRE > ROMAN
Entretien avec Michel Saad
 
Une histoire d'amour entre un jeune chrétien et une jeune druze. Histoire de deux villages qui feignent de s'ignorer. Histoire d'un peuple qui vit dans la psychose des massacres. Histoire de religions qui se côtoient avec autant d'indifférence que de respect. Histoire de guerre où l'enjeu est devenu soudain une terre où cohabitaient les belligérants depuis plus de mille ans. Traiter l'ennemi avec autant de sarcasme que de courtoisie, partager son paganisme et sa dévotion, l'estimer capable d'autant de barbarie que d'éthique, d'infamie que d'honneur...
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Monsieur Saad, pouvez-vous vous présenter ?TRONG>
Je suis né dans la Montagne du Liban voici déjà 60 ans. J'ai fait mes études primaires dans mon village natal, parfois, en été, sous le chêne, avant de continuer mes études secondaires au séminaire des Pères Maronites. A 11 ans, je voulais devenir prêtre. Au séminaire j'ai appris le latin et le syriaque, langue liturgique des maronites, proche de l'araméen langue du Christ. Puis, j'ai longtemps oscillé entre les sciences et les lettres et obtenu des diplômes dans les deux matières. Après une maîtrise en Physique à l'Université du Liban, j'ai préparé un Doctorat de 3ème cycle en Informatique à Toulouse. Depuis 1972 je suis installé à l'île de la Réunion où j'enseigne les maths, la physique et l'électrotechnique.



Vous avez publié plusieurs textes avant d'aborder l'histoire de votre pays, est-ce une nouvelle étape dans votre parcours d'écriture ?TRONG>
Nouvelle étape, oui, sûrement, Mais je ne puis vous garantir que désormais je continuerai à parler de mon pays. Je suivrai mon inspiration là où elle me mènera. L'an dernier elle m'a mené à Madagascar avec Solo et deux grains d'océan.



Votre roman s'intéresse à deux communautés libanaises : les druzes et les chrétiens. Pouvez-vous nous retracer l'histoire de leur cohabitation avant la guerre civile de 1975 ?TRONG>
Parler en quelques mots de la coexistence des deux communautés de la Montagne c'est survoler en un instant mille ans d'histoire. Disons que la cohabitation s'est toujours bien passée d'autant que les émirs, le plus souvent druzes, montraient une grande tolérance envers les chrétiens. Certains émirs se faisaient baptiser et pratiquaient les deux religions à la fois. Citons parmi les plus éminents l'émir Fakhreddine II qui oeuvrait à l'insu des Ottomans pour construire une nation libanaise multiconfessionnelle. Mais son rêve a volé en éclats avec les troubles qui ont eu lieu en 1860, troubles soutenus et entretenus par les Ottomans qui voyaient d'un mauvais oeil la montée d'un nationalisme libanais. L'année soixante, année noire dans l'histoire de la chrétienté du Liban. Quinze mille chrétiens massacrés par les druzes aidés des Ottomans. La France est alors intervenue pour protéger les chrétiens, et la Grande Bretagne, les druzes. Puis ce fut une période de paix à faire rêver de 1861 à 1914, période des Moutassarrafiats, pendant laquelle un gouverneur-étranger-chrétien fut élu à la tête du pays. Fonction exercée récemment par Bernard Kouchner au Kossovo.



Au début du roman, ces deux villages semblent vivre en bonne intelligence dans les montagnes du Chouf. Comment l'intervention israélienne a-t-elle bouleversé cet équilibre apparent ?TRONG>
La guerre de la Montagne n'a commencé qu'en 1983, c'est à dire 8 ans après le début des hostilités. Les paysans de la Montagne étaient déjà bien armés mais demeuraient pacifiques. Après 8 ans de guerre, les Libanais ne savaient plus à quel saint se vouer. J'en dirais autant des deux armées qui occupaient le pays. Je ne pense pas que l'intervention israélienne ait été la seule responsable à mettre de l'huile sur le feu puisque l'armée de Tsahal est intervenue à plusieurs reprises pour séparer les belligérants, jouant ainsi le même rôle que la Syrie en s'alliant tantôt avec les uns, tantôt avec les autres. (Lire Histoire de la guerre du Liban de Jean Sarkis, éd. PUF)



Votre roman emprunte tour à tour les voix de vos deux personnages principaux, ce choix de deux adolescents amoureux, héros et narrateurs, vous a-t-il permis de souligner de façon évidente l'absurdité des préjugés religieux ?TRONG>
Le Liban est une porte  d'orient ouverte sur l'occident. Cependant, les Libanais restent très attachés à leurs religions. On a beau oublier sa religion inscrite sur sa carte d'identité, on ne fait qu'y retourner avec force au moindre conflit.
Mon choix de deux héros jeunes n'est pas un hasard. Car le privilège de la jeunesse est d'être spontané, de se croire capables de changer la face du monde, de se libérer plus facilement des préjugés et de dire ce que n'osent les anciens.



A quelles difficultés vous êtes-vous confronté en abordant un sujet aussi délicat que les conflits religieux ?TRONG>
A l'une des plus grandes. Comment parler tolérance et amour du prochain cependant que la guerre fait rage ? Comment répondre aux calomnies, aux injustices, aux balles qui pleuvent, aux enlèvements, aux massacres ? Il fallait que mes héros tiennent leur langue, (qui est aussi la mienne), en respectant la religion de l'autre. A mon avis, la guerre du Liban n'était pas une guerre de religion, ni une croisade des uns contre les autres, mais une guerre de différence, comme je l'ai expliqué dans mon livre. On ne tue pas la religion de l'autre, mais sa différence. Différence chantée par Soeur Marie-Lourdes comme une richesse. L'éducation que j'ai reçue au séminaire m'a beaucoup apporté dans ce domaine en me permettant de doser au mieux les paroles et les situations.



Fille d'une Allemande chrétienne et d'un Arabe converti, considérée comme une "Aryenne" par sa mère et comme une druze par son père, comment Samira peut-elle trouver l'accord de sa conscience ? Cette situation a-t-elle fondé sa tolérance ?TRONG>
Plus encore que Maroun dont le père est druze et la mère chrétienne, Samira est le fruit de plusieurs contradictions. Elle le sent, le raconte à sa cousine, et, loin de s'en plaindre, pense y avoir trouvé deux sources de fierté. Oui, cette situation a fondé sa tolérance, seulement en partie, car son père s'était déjà rapproché des chrétiens par son mariage avec une Occidentale, même si dans son fief il se sent toujours druze, "druze baptisé", comme il dit. Il est aussi conscient de la différence qui le distingue de ses coreligionnaires.
Les mariages mixtes existent bien au Liban, mais ils sont très rares, alors que la Montagne est une véritable mosaïque de villages druzes et chrétiens. Gageons que les uns et les autres fassent un effort pour se rapprocher et fonder une seule famille.



Comment le respect de la nature façonne la conception du monde et de la religion défendue par les deux personnages ? N'est-elle pas le lieu commun à leurs deux mystiques ?TRONG>
Hum…Euh !… La terre est un héritage donné à l'homme pour assurer sa survie. Le laboureur bouddhiste ne demande pardon à la terre qu'il fend avec sa charrue. "Le sel de la terre et Vous les reconnaissez à leurs fruits !" du Christ… "Un grain ne germe pas s'il ne meurt pas " de Saint-Paul… "Un druze ne se réincarne que s'il est enterré" de la jeune druze… "Le royaume des cieux est semblable à un homme qui, ayant trouvé un trésor"… Tant et tant de citations qui mêlent nos croyances et notre attachement à nos racines. Toutes les religions témoignent le même respect pour cette terre nourricière.



Qu'est-ce qui a protégé de la destruction le cèdre de Kfarnoura ?TRONG>
Le cèdre est l'emblème du Liban. En plus, ce cèdre est planté dans la cour d'une église. Et cette église est dédiée à Saint Elie, prophète vénéré par toutes les religions monothéistes. La victoire du cèdre serait donc impérative. Il suffit pour cela d'un peu de surnaturel et le cèdre est sauvé. A propos, je tiens à signaler que cette histoire est vraie, même si le cèdre n'est pas cèdre, mais un chêne immense planté dans la cour de l'église. Cette histoire nous a été relatée dans ses moindres détails par des druzes de la région.



Pensez-vous, à l'instar du père de Maroun, que "la paix est un fruit qu'il ne faut pas cueillir vert" ? Samira et Maroun incarnent-ils l'espoir et le futur du Liban ?
TRONG>Oui, oui. J'y pense vraiment. Pour moi l'univers n'a pas abouti du jour au lendemain à l'harmonie que nous lui connaissons. L'équilibre actuel est la conséquence d'un chaos primitif qui a dû régner pendant des milliards d'années. Et ce n'est pas encore fini !!!
J'avais mis dans la bouche d'Ostfane : "Personne ne nous volera notre guerre". Je suis plus confiant encore dans la paix qui règne actuellement au Liban qu'en celle instaurée par les alliés en Bosnie et au Kossovo. A mon avis on a volé leur guerre aux belligérants de ces pays. L'esprit de haine et de vengeance continue à y couver dans les coeurs.
Que Samira et Maroun incarnent l'espoir et le futur du Liban est mon voeu le plus cher. J'ai passé plus de le moitié de ma vie dans une île qui me rappelle beaucoup mon pays par son océan, ses montagnes, sa Plaine des Sables. La multiplicité des religions y est même renforcée par la multiplicité des races. Les héros de mes romans sur la Réunion sont de couleurs différentes. Cette île est pour moi un exemple de cohabitation pacifique et l'osmose de la population.



Comme vous, Samira finira par quitter définitivement le Liban. Est-il si difficile de se départir de la culpabilité qui accompagne l'exil ?TRONG>
Les Libanais sont des émigrés nés. A l'image de leurs ancêtres, les Phéniciens, ils quittent leur pays avec l'espoir d'y revenir un jour riches et nantis. A qui veut se faire fortune, culpabiliser est un sentiment passager. Le cas de Samira est tout autre puisque cette jeune fille ne cherche pas à s'enrichir, mais vit de loin le déchirement de son pays.



Etes-vous déjà retourné au Liban ? Sinon, y pensez-vous ?TRONG>
Quand la guerre a commencé en 1975, j'étais installé à l'île de la Réunion depuis déjà 3 ans. J'y suis donc resté pendant 18 ans sans vouloir aller nulle part. Ce n'est qu'en 1992 que je suis revenu au Liban pour la première fois, juste après l'arrêt des hostilités. Je me suis alors senti comme un revenant. Des neveux et des nièces étaient nés, avaient grandi et s'étaient mariés sans que je les connaisse. Il m'a aussi fallu deux ou trois jours pour pouvoir m'exprimer dans ma langue maternelle. Cela se passait parfois avec des rires que j'entendais autour de moi. Je parlais une langue fossile. Dans mon absence la langue du pays avait évolué alors que la mienne était figée 18 ans plus tôt. Je n'ai pu voir mon village, hélas, car la réconciliation entre druzes et chrétiens n'était pas encore au rendez-vous.
Depuis 1992, je retourne régulièrement au Liban tous les 2 ou 3 ans. En août 2002, j'ai rencontré Walid Joumblat, le chef des druzes, dans son château à Moukhtara. Je lui ai dédicacé la première édition de mou ouvrage, maintenant épuisée. Il m'a dédicacé deux oeuvres de son père, Kamal Joumblat, écrites en français.
Mon village se reconstruit, mais très lentement. Les gens se sont installés dans la capitale ou ailleurs. Ils se sont trouvé d'autres activités. Ils montent parfois au village pour pique-niquer le week-end. A voir les belles maisons qu'ils y construisent, leur retour y est conçu comme un signe de réussite, pour le moins égale à celle d'un voyageur qui aurait fait fortune à l'étranger. Les relations entre druzes et chrétiens reprennent normalement. Il y a eu des reproches de part et d'autre, mais le sentiment du pardon est très fort.



Pouvez-vous nous présenter les auteurs libanais qui comptent pour vous ?TRONG>
Les écrivains libanais, toutes confessions confondues, sont très attachés à la France. Il étaient déjà plus de 500 à publier en français au milieu du siècle dernier. Je ne connais que des noms, pas des oeuvres. Alexandre Najjar, auteur des Exilés du Caucase, a le mérite de les présenter sur Internet, dans le site des écrivains libanais francophones. Je pense beaucoup à Khalil Gibrane qui a écrit la plupart de ses oeuvres en anglais et frayé une nouvelle voie d'expression de littérature orientale. A Mikhael Naïmeh, grand poète également émigré, dont j'avais appris plusieurs poèmes par coeur dans mon enfance. A Amine Maalouf qui a honoré le pays avec son prix Goncourt. Force est de constater que la langue française est en train de reculer au Liban face à la langue du dollar. J'ose aussi avancer que la France devrait encourager davantage les écrivains d'adoption pour reconquérir sa place d'avant guerre, au Liban.



Quels sont vos projets ?TRONG>
Ecrire encore, et mieux ! (rire)





Propos recueillis par Audrey Cluzel et Magali Bertrand, avril 2004.
Copyright Le Manuscrit 2004.
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