La mer hydrate et condense la poésie saline de Marie-Jeanne Sakhinis de Meis. Un recueil à découvrir sur notre site et dans la sélection du Prix de Poésie du Festival du Livre Insulaire remis en juin à Ouessant. Commander ce livreTRONG> Un extrait TRONG>
"mes mots résonnent de surdité chronique dans la cage qui les préserve leurs bulles montent pressurisées jusqu'au coup de glotte"
Pouvez-vous vous présenter ?TRONG> Je suis née le 2 février 1956, sur un autre continent, j’ai toujours eu comme horizon la mer ou l’océan jusqu’en 1987, puis le fleuve puisque je vis en Avignon. J’exerce le métier d’Assistante maternelle agréée depuis 2000, ce qui me permet de concilier ma vie de famille en élevant mes trois enfants, et ceux des autres à mon domicile, en profitant de mes temps morts que je consacre à l’écriture, ma passion, ma seconde nature. J’écris depuis mon adolescence. J’aime partager cette passion en animant parfois des ateliers d’écriture poétique dans les écoles, les collèges pour donner aux enfants et adolescents l’envie d’écrire et de lire, et en participant au Printemps des Poètes. La poésie s’écrit pas seulement pour soi, mais pour qu’elle se lise, se partage comme un bon pain que l’on rompt sur une table entre amis, en absorbant ses effluves.
Vous écrivez : "Ici la vie a la présence de tout le vide / l’être en suspens se débat / dans l’intervalle inégal / des jours accordés", quels espaces vient combler ou creuser en vous l’écriture ?TRONG> L’intersection des trois éléments : la terre, l’air et l’eau crée un espace impalpable qu’il faut saisir comme un moment privilégié, où la perception d’une vie éphémère est rendue comme évidente. Dans la grandeur réelle du paysage, il existe un no man’s land où la conscience des contraires en présence donnent le poids de leur existence et l’écriture s’inscrit alors pour perdurer. Elle ne comble ni ne creuse aucun espace, elle vient affirmer la réalité de l’existence.
Votre poésie est extrêmement sensuelle, quels sont ces trois "sexes" que la femme démultiplie du bout des doigts ? TRONG>Ma poésie est celle du ressenti et du vécu personnel. Elle apparaît comme sensuelle par les métaphores qu’elle développe. Si l’homme a des réactions visibles immédiates, la femme, elle, est un condensé de sensations complémentaires qui se démultiplient progressivement par le contact physique des différentes parties de son corps. Il est vrai que chacun ne possède qu’un seul sexe, si on lui attribue la définition du dictionnaire : organes génitaux externes. Quand aux deux autres, laissons à tout un chacun sa propre interprétation.
Vous avouez une peur phobique de l’eau, pourtant votre recueil est littéralement irrigué par le thème de l’eau, de la pluie, de la mer… TRONG>Je nage très mal et j’ai failli me noyer adolescente. Comme toute phobie, on est attiré par ce que l’on craint. Cependant, l’eau est par définition source de vie, elle est donc indissociable de mon inspiration. J’ai vécu pas mal d’années en Bretagne et l’océan m’a toujours fasciné par sa grandeur, ses changements, ses fureurs mais aussi par l’apaisement qu’il m’apportait. Je peux rester des heures à le contempler. Il me ressource en captant mes cinq sens : La vue, par son immensité sans limite, ses couleurs nuancées et changeantes. L’ouie, par les grondements de ses vagues, une sorte de dialogue inachevé. Le toucher, cette sensation de fraîcheur et de renouveau. L’odorat, l’impression piquante de son air iodé. Le goût salin que ses embruns laissent sur la peau.
"Mes mots résonnent de surdité chronique / dans la cage qui les préserve / leurs bulles montent pressurisées / jusqu’au coup de glotte", quelle surdité est-elle la plus étouffante, celle des autres ou celle que l’on inflige parfois à ses propres affects ?TRONG> Lorsque le dialogue devient un dialogue de sourds, les mots semblent aphones pour celui qui les dit, une sorte de tour de Babel où tourne et retourne, rien ni personne ne semble saisir leur signification, parce que chacun est persuadé du bon sens de ce qu’il dit. En fait, c’est une surdité bi-directionnelle qui étouffe ce dialogue, la perception des autres et de ses propres exigences.
L’écriture permet-elle la condensation nécessaire à leur expression ?TRONG> Une partie de la réponse est dans le poème, page 50 du recueil, en voici un extrait : "j’évacue des années de condensations / comme l’on tire les extraits des plantes / sous une flamme unique". Elle y contribue et continuellement, au fil des années, elle évolue en suivant mon rythme biologique, elle y a pris de la maturité et ne cesse de se transformer.
Quel est l'origine du titre de votre recueil "Et Jean passe" ?TRONG> Je ne sais pas si je dois tout dire. L’origine de ce titre est très personnelle. Comme vous pouvez le lire, ces poèmes sont dédiés à une personne qui m’est chère, et qui se prénomme Jean. Il partage toujours ma vie, bien que les choses et les êtres soient destinés à ne faire que passer. J’aurais très bien pu l’écrire "Et, j’en passe...".
Votre recueil a été retenu au Prix de Poésie du Festival du livre insulaire de Ouessant. Qu’évoque pour vous cette destination ? Quelle est la particularité de ce festival et qu’est-ce qui vous a conduit à y participer ?TRONG> Encore et toujours l’océan, une île au bout de l’hexagone, un lieu qui correspond à mon inspiration et donc, pourquoi pas, un espoir d’accomplissement. Le Salon du livre Insulaire de Ouessant propose un panorama unique de la littérature insulaire. Le hasard de l’édition, mon recueil est paru au bon moment pour pouvoir y participer, et bien entendu le thème : l’être en tant qu’ île... Pour plus d’informations, le mieux est de visiter son site : http://jacbayle.club.fr/livres/salon.html
Quels sont vos projets ?TRONG> Peut-on employer le mot de «projets», puisque la poésie est une partie de moi ? Oui, bien sûr, je continue d’écrire et j’espère pourvoir éditer d’autres recueils. Je voudrais consacrer plus de temps aux ateliers d’écriture poétique pour enfants mais le problème est avant tout d’ordre administratif auprès de l’éducation nationale, les crédits alloués restent de bien maigres oboles, et le temps réparti est un débat permanent.
Propos recueillis par Audrey Cluzel, avril 2005.TRONG>