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COMPTINES À LUCAS > LITTÉRATURE POUR LA JEUNESSE
Une interview de Martine Berton
 
 
Châtelaine charentaise élevée avec les veaux blancs, Martine Berton a toujours eu une imagination galopante. Le princesse est devenue grande, mais sa passion pour les contes ne s’est jamais tarie. Grand-mère d’un petit Lucas, l’auteure évoque les instants dorés où l’écriture lui rend la voix et l’imaginaire de son enfance.
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Un extrait
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Dans votre biographie, vous évoquez une vie de châtelaine entourée d'animaux et votre passion précoce pour les histoires. Quant la jeune princesse s'est-elle mise à inventer ses propres comptines ?TRONG>
J'ai souvent été considérée comme un être fantasque et farfelu, un étrange oiseau voletant en tous sens dans sa cage. Ma mère en personne disait de moi : "cette gamine fabule sans arrêt, où va-t-elle donc chercher toutes ses histoires ?". Cette bizarrerie masquait en fait une grande vulnérabilité. Personne ne semblait vraiment me comprendre, sauf peut-être les animaux qui ont toujours été présents dans ma vie. Je me suis mise à leur parler, et ils me répondaient. Puis ce fut au tour des plantes, et même des aliments. C'était grisant car je possédais là un grand secret qui me conférait un sentiment de puissance. Puis petit à petit, "ils" ont tous pris possession de mon corps et en ont fait leur lieu de résidence. (Aujourd'hui encore, j'éprouve toujours cette même sensation de "grande invasion" : ils m'habitent de la cave au grenier en passant par le vestibule, ou plus exactement de la tête aux pieds, en passant par le ventre).
Ces êtres qui m'habitaient avaient tous une histoire à raconter et ils le faisaient par ma bouche. Je me considérais comme leur ambassadrice. J'avais à peine six ans que je réunissais déjà un auditoire. Le mercredi, en rentrant du travail, ma mère trouvait tous les enfants du quartier assis en tailleur dans notre cuisine, et écoutant béatement l'histoire de la tartine qui refusait de se faire manger, ou bien celle du petit poisson qui voulait devenir un cochon, ou encore le chat qui mariait une fée et un lutin. Quand je fus un peu plus grande, je me suis mise à écrire des pièces de théâtre où je devenais à la fois auteur et metteur en scène.



Mes instituteurs, puis mes professeurs, se régalaient avec mes rédactions. Alors que mes compagnons de classe peinaient pour rendre un écrit de deux pages, je devais me faire violence pour que ma plume consentît à s'arrêter au bout de la 20ème. Je me souviens d'une rédaction, alors que j'étais en 6ème, qui fit le tour du collège. Si je ne l'avais pas fait en devoir surveillé, mon professeur m'avait avoué avoir pensé que je l'avais recopié dans un livre.


Mon imagination était tellement fertile qu'elle m'a permis de "duper" mes professeurs, sans qu'ils ne s'en rendent compte. A chaque période de vacances scolaires, nous avions obligation de lire deux ou trois livres de bibliothèque et nous devions en faire un résumé. Ce que mes professeurs ont toujours ignoré, c'est que j'inventais de toute pièce un nom d'auteur, le nom du livre et l'histoire que j'avais résumée. Souvent, ils me disaient : "Tiens, je ne connais pas cet auteur, pourtant c'est une belle histoire". Et je m'en sortais avec les honneurs et une belle note. Etaient-ils vraiment dupes ou ont-ils joué le jeu ? Peut-être que si ils lisent ces quelques lignes…


Quel "âge d'or" retrouvez-vous quand vous écrivez ? TRONG>
On dit que le premier âge du monde fut appelé l'âge d'or, parce que l'homme y gardait sa foi, sans y être contraint par les lois, parce que de son propre mouvement, il cultivait la justice, et qu'il ne connaissait point d'autres biens que la simplicité et l'innocence. Quand j'écris, je retrouve cet "âge d'or" car je suis dans ce même état d'esprit de pureté et d'abandon total.



Mais vous comparez aussi l'écriture à "une échographie de la tête et du ventre, une fusion vibratoire de sons et de sens", une procréation ? TRONG>
Ainsi que je l'ai dit précédemment, depuis ma plus tendre enfance, je me sens "habitée" par un tas de personnages qui "squattent" ma tête et mon ventre. Si l'on me faisait une échographie, on serait certainement surpris ! Et là dedans, tout ce petit monde cohabite, papote, vit des aventures palpitantes et quelquefois se dispute pour savoir lequel aura son histoire racontée en premier. Quand j'écris, je suis en fusion totale avec eux et autour de moi, plus rien n'existe. Je fais abstraction du quotidien et c'est un sentiment vibratoire.



Vos comptines se présentent sous la forme de petites histoires versifiées et rimées où vous prêtez la parole aux animaux, aux plantes, aux aliments. Comment concevez-vous l'oralité au moment de l'écriture ?TRONG>
Je me suis beaucoup inspirée de la littérature amazighe qui a une très riche tradition orale et est constituée de genres variés : productions poétiques, contes, proverbes, légendes et même devinettes. La littérature d'expression amazighe cache un enseignement, une force énigmatiques des images poétiques par rapport à des réalités vécues et minutieusement observées.
Quand j'écris, que ce soit un conte, une comptine, une poésie, je travaille sur la mise en image mentale qui va plus loin que la simple narration. Elle reconstruit l'image autour des 5 sens et élabore un langage. Pour moi, l'écrit n'est qu'un moyen de substitution par rapport à l'oral.



Quel a été votre premier public ? Et qui est donc le jeune Lucas ?TRONG>
Reportez-vous à ma première réponse. Mon tout premier public était constitué par tous les enfants de la "Montagne verte" à Chalais. Dans l'un de mes contes, qui s'appelle "le petit banc de Ginette Rondognon", je me suis quelque peu retrouvée dans cette petite sorcière incomprise par tout le monde, jusqu'au jour où, dans la cour de l'école, elle se met à raconter des histoires extraordinaires et où tous les enfants lui en redemandent. Elle devient enfin quelqu'un que l'on aime.
Le jeune Lucas est aujourd'hui mon plus fervent admirateur et connaît toutes les histoires de sa mamie. Bien sûr, c'est quelquefois comique, car il n'a que 4 ans et il lui arrive de faire un pot pourri de toutes ces histoires. Ce qui donne naissance à une nouvelle… Lui-même a déjà une imagination fort fertile !!! Il est très friand de Kalibuche, le vampire mal élevé car on ne lui a jamais appris politesse et bonne manière, ou bien la comptine sur la pluie gazouli zigoula qui veut entrer dans la cuisine…



Quelles sont les lectures de votre enfance qui vous ont le plus marquées ? Les premiers personnages qui ont peuplé votre imaginaire ?
TRONG>Andersen, Perrault, Grimm, la Comtesse de Ségur, Jean de la Fontaine, les contes d'Orient. Je les ai dévorés ! J'ai beaucoup pleuré avec "La petite fille aux allumettes", j'ai adoré "Peau d'âne", j'ai rêvé avec "La princesse des neiges". Mais je ne peux pas tout citer ici car il faudrait des pages et des pages…
Aujourd'hui encore, sur ma table de chevet, j'ai les fables de la Fontaine que je relis et redécouvre.



Comment percevez-vous l'évolution formelle et culturelle de la création pour la jeunesse aujourd'hui ? Et comment situez-vous votre production littéraire par rapport à cela ?TRONG>
La jeunesse représente une force vive ; à l'apogée de l'expérience comme de l'espérance, elle est riche des aspirations propres à ce moment de l'existence.
Leurs capacités doivent être développées pour leur permettre de passer intégralement de l'enfance à l'état adulte et de devenir à la fois responsables et acteurs.
On ne considère plus la littérature jeunesse comme un sous-genre, comme il y a 10 ou 20 ans. Ses richesses sont parfois plus grandes que celle de la littérature adulte. Aujourd'hui, il est possible d'aborder des thèmes avec plus de fougues, car les jeunes ont eux-mêmes cette fougue.
En tant qu'auteur, je me pose quand même deux questions :
La première sur les éditeurs qui veulent tous avoir leur secteur jeunesse. Dans cette optique, quelle peut être la part de la politique éditoriale, et la part financière ?
La seconde, rejoint le problème de l'uniformisation de la culture. La littérature est dans tous les propos, des institutions, mais ce devrait être un lieu de transgression et de création. S'il est perdu, la jeunesse perdra beaucoup. Va-t-on vraiment vers des genres conformes ? J'ose espérer que non et souhaite par ce fait que ma "production littéraire" sorte des sentiers battus. En tout cas, je m'y emploie.



Quels sont vos projets ?TRONG>
Je foisonne de projets mais ne désire pas approfondir le sujet pour l'instant. Superstition ou timidité, je ne sais pas.
Voilà. Je déteste parler de moi, car je trouve ça tellement prétentieux. De plus, nos écrits ne sont pas forcément perçus tels que l'on voulait faire passer le message.





Propos recueillis par Audrey Cluzel et Céline Forgeron, avril 2005.TRONG>
 
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