Jean-Christophe Grellety est philosophe. Instigateur des cafés de philo avec Marc Sautet, il poursuit sa mission socratique avec le projet d'une nouvelle revue, Dans la caverne, qui démoderait les prêt à penser et ferait enfin place au dialogue. En attendant les mécènes, il défend sur son site l'idée d'une philosophie en acte et d'un internet, tribune libre de la démocratie.
Jean-Christophe Grellety, pouvez-vous vous présenter ?TRONG> J'ai 33 ans. Je suis natif du Périgord. J'ai mené des études de philosophie dans les UFR de Bordeaux, Toulouse; pour aboutir à un DEA de Philosophie consacré à Platon, et ai commencé un doctorat que je n'ai pu finir, à cause d'un désaccord avec mon directeur de thèse. Je suis venu à Paris en 1994 pour travailler auprès de Marc Sautet, qui avait ouvert un Cabinet de Philosophie (rue de Sévigné), et qui avait "crée" le premier "débat de philosophie" dans les cafés à partir de 1992, au Café des Phares, place de la Bastille. A ses côtés, j'ai préparé l'élaboration du premier volume, "Des femmes ? De leur émancipation", d'une collection "Les philosophes à la question", aux Editions Lattès. Pendant deux ans, j'ai donc animé des débats, parfois initié un débat dans un café, à Paris et "en province". J'ai pu le faire parce que j'admirais l'homme pour toutes ses qualités : "large d'épaules", comme Platon, il était affable, jovial, doué pour l'humour, maître d'une culture intellectuelle profonde et diverse, expert sur Nietzsche - un vrai philosophe en somme.
Vous avez crée Socrate and Co afin que les philosophes puissent jouer un rôle au sein de la cité, comment peuvent-ils intervenir et exister dans la société civile ?TRONG> Il n'y a qu'à notre époque que "les philosophes" désignent bien souvent des professionnels de l'enseignement de la philosophie qui, pour une large majorité d'entre eux, ne s'investit pas dans la cité, à un quelconque niveau que ce soit. Un "bonheur personnel" leur suffit souvent amplement. Il n'en était pas ainsi avec Marc Sautet - et son épouse le lui reprochait vertement et souvent ! Historiquement, ceux qui ont donné un sens à la notion occidentale de "philosophie" n'étaient pas des professionnels de l'enseignement - en fait, la césure commence avec Socrate, ouvrier tailleur de pierres mais génie d'Athènes, et Platon, héritier de son aristocratie, fondateur de la "Star" Académie qui porte son nom. Mais après les plus grands philosophes n'étaient pas des professeurs d'école : Epicure, Descartes, Spinoza, Schopenhauer, ... C'est l'Université allemande qui a offert au monde ses illustres représentants : Kant, Hegel, Nietzsche, Husserl, Heidegger. Pourquoi ceux qui ont su exprimer une pensée et un discours ont-ils été qualifiés ou ont-ils choisis d'être des "philosophes" ? Ils ont eu la passion du monde, de leurs semblables, et il leur a paru nécessaire de parler et de tisser des liens d'amitié, dans le souci du Tout, afin que le bateau humain ne soit pas un Titanic qui coule. Car beaucoup ont été confrontés à la violence, à la guerre civile, larvée ou franche, parfois à la destruction d'un ordre social, économique. A chaque fois, ils ont répondu présent en proposant une intelligibilité du monde, de notre humanité, pour leur temps, pour ceux qui vivaient à côté d'eux. Pour résumer, un philosophe, par essence, intervient dans la société civile, il existe parce qu'il intervient.
Des paradoxes de la taxe Tobin aux stratégies de l'extrême droite en passant par l'analyse du système judiciaire en France et les sophistes d'aujourd'hui, vous portez votre regard sur un grand nombre de questions d'actualité, la finalité est-elle d'analyser le monde ou de le transformer et d'agir sur lui ?TRONG> Votre question évoque la sentence célèbre de Marx : "Jusqu'à ce jour, les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde ; il s'agit en fait de le changer". Si le diagnostic de Marx est vrai et faux à la fois concernant l'histoire des philosophes, la notion d'un changement radical de l'organisation humaine est originairement philosophique puisque "la cité idéale" platonicienne incarne magistralement le projet de l'Utopie. Non pas ce qui n'a pas lieu, mais ce qui n'a pas lieu, pour l'instant, par définition ce qui est "virtuel" : les Idées. Et Marx, soi-disant "matérialiste", est en fait durement idéaliste ! Dans le cadre d'un média, il ne s'agit pas de transformer le monde. Cette action relève de la décision, de la volonté et du pouvoir des masses. Mais un média est un creuset, une source d'influence, peu démocratique d'ailleurs puisque quelques-uns prétendent dire aux autres comment il faut penser ou comment il faudrait penser. Avec "Dans la Caverne", il ne s'agit pas d'analyser le monde - tout les médias y prétendent finalement, mais de proposer un autre regard sur les phénomènes que nous connaissons tous. La bataille politique dans laquelle nous sommes tous situés et qui nous contraint à faire des choix, existentiels, idéologiques, est à mon sens une bataille de "regards". Il y a des yeux hypnotiques qui s'imposent à une collectivité. Ces yeux voient des choses et en ignorent certaines.
Les yeux par lesquels je suis en ce moment hypnotisé sont ceux d'Hélène Grimaud, la pianiste. Je vois dans ses yeux le sens, rare, du proche, qu'elle exprime dans son amour et son souci pour les "loups". J'aimerais que notre pays soit placé sous le feu de son regard, plutôt que de celui d'un certain Jacques ou d'un autre Jean-Pierre. Pour des philosophes, la conscience citoyenne et celle des politiques doit être bien sûr, "informée", mais elle doit surtout regarder les choses "telles qu'elles sont". Et cet objectif est complexe à réaliser parce que, par nature, l'homme interprète le monde. Si aujourd'hui, alors que se tient le sommet de Johannesburg, le diagnostic général est effaré par les effets de la bête humaine sur terre, c'est que celle-ci se trimbale avec une énergie extraordinaire, "la pensée", qui peut autant être une source de compréhension et d'émerveillements qu'une marmite barbare de préjugés, d'images trompeuses, d'aveuglement sur la profondeur et le poids de sa présence pour ce qui l'environne et n'est pas elle. Analyser le monde ou le transformer, c'est avant tout agir sur la substance cérébrale, et donc l'expression est trompeuse puisqu'elle renvoie vers l'extérieur, "transformer le monde", ce qui relève de l'action intérieure, le sujet.
Vous définissez le web comme "un espace immense de liberté d'expression" et un lieu qui permettrait que s'exerce une certaine "démocratie directe", pensez-vous que cet outil puisse être véritablement indépendant ? Vous expliquez dans votre recueil d'articles que la presse se prétend démocratique eu égard au grand nombre de titres de journaux mais qu'il s'agit là d'un sophisme qui confond la quantité et la qualité. Internet permettra-t-il que se développe une "qualité" à savoir une pensée libre, non assujettie au consensus général ?TRONG> Pour l'heure, la catastrophique implosion de l'économie des start-up (en raison d'investissements énormes et absurdes sur des projets qui, parfois, n'avaient ni queue ni tête, ou qui étaient mal managés) a conduit l'économie Internet à ressembler à une mer d'huile, sans vagues, et sur le plan des médias indépendants, nous pouvons dire que nous sommes sans doute au niveau proche de zéro. Il y a des médias indépendants qui réussissent à proposer un beau travail, comme l'Idéaliste (http://www.lidealiste.com) auquel je collabore et d'autres. Mais ce ne sont pas des structures professionnelles, capitalistiques, parce que les investisseurs sont devenus excessivement frileux après avoir été excessivement dépensiers et parce que de nouveaux médias ne leur paraissent pas encore être source de bons revenus. Les premiers pas vers des accès payants du Monde ou de Rugbyrama.com prouvent que les choses évoluent - mais elles pourraient évoluer plus rapidement si les Internautes acceptaient d'investir quelques euros par mois dans ces nouveaux médias. La gratuité est valable, et encore, pour les grands groupes, mais pour les nouveaux et indépendants, il s'agit d'une situation impossible. Je n'ai aucun doute là-dessus, Internet étant ce qu'il est sous nos yeux et sous nos doigts. Effectivement, le web est bien cet espace immense de liberté d'expression comme nous en rêvions, et des ingénieurs l'ont fait. La liberté d'expression est simple, mais il lui faut un espace, un support : une place publique, un journal ; mais avant Internet, les communications nationales ne connaissaient qu'un sens, et les médias professaient la vérité. Grâce à cette interrelation ouverte de tous les individus les uns avec les autres, les médias n'ont plus le monopole de l'information. Désormais, l'échange est possible, sans contrôle, sans censure. Je ne veux pas être timoré dans mon éloge et dans mon enthousiasme. Notre génération dispose d'un outil extraordinaire. Bien sûr, nous sommes libres d'en faire le meilleur mais aussi le pire - c'est le risque naturel de la liberté. Toutefois, nous ne sommes qu'au début de sa mise en place et de ses connexions avec notre vie quotidienne.
Pensez-vous qu'Internet puisse être une solution face à la main mise des monopoles financiers sur la presse ?TRONG> C'est déjà une solution. Mais il faut bien voir que la concentration dans le domaine de la presse (avec son dernier avatar, le rachat par la Socpresse d'un ensemble de titres détenus par Vivendi) représente avant tout une main-mise sur la production de l'information, sur la consanguinité d'agences de presse. De ce point de vue, l'Internet est à l'évidence sous-utilisé et la marge d'action des journalistes est considérablement diminuée par la propriété capitalistique. Comment des journalistes pourront-ils mettre en cause des affaires liées aux entreprises dont ils sont les employés ou des entreprises amis ? Ou alors vis-à-vis d'hommes politiques corrompus, amis des dirigeants de ces entreprises propriétaires ? La situation est très grave, et la seule fenêtre libre est Internet.
Un dialogue s'est-il instauré avec vos lecteurs au niveau de la revue ou du site ?TRONG> Pour le magazine Socrate & Co, nous avons reçu beaucoup de courriers, favorables, enthousiastes. Le site n'a jamais eu l'heur d'un tel impact. Les retours sont fréquents. Logiquement, ce sont des lecteurs qui réagissent, et avec lesquels il est parfois possible d'engager un débat, une polémique. Le dialogue, c'est la vie - parfois il est embryonnaire, et parfois vous faîtes l'expérience d'une interpénétration entre votre langage et celui de quelqu'un avec lequel vos antennes vibrent - mais cela s'appelle l'amour ou l'amitié. Les sites de rencontre sont bien peu efficaces en comparaison d'un site où vous donnez de vous-même - car ceux avec lesquels existent des atomes crochus n'hésitent pas à s'accrocher !
Socrate semble être le philosophe dont vous êtes le plus proche, quel est celui dont vous vous sentez le plus éloigné ? Pourquoi ?TRONG> Il y en a plusieurs, mais sans doute de Bergson. Son écriture prétend à une simplicité, qui n'est qu'apparente. Pour qualifier son oeuvre, je reprendrais le titre d'un texte de Heidegger, "chemin qui ne mène nulle part".
On entend souvent qu'il n'y a plus de "grands philosophes" à l'heure actuelle, êtes-vous d'accord avec cette idée et dans le cas contraire, quels sont-ils pour vous ?TRONG> Si je ne me trompe pas, être philosophe relève de deux engagements connexes et fondamentaux : l'amour du monde, de l'homme qui n'est pas une passion inutile - contrairement à l'affirmation provocatrice de Sartre, et la capacité de développer une pensée, organisée, irradiée par les faits évidents et ceux qui le sont moins. Une pensée géniale, mais légèrement ésotérique et réservée à un certain nombre d'amis, est insuffisante - pour prétendre au statut de philosophie. Le sens de l'autre ne suffit pas non plus. Un "animal politique", profond psychologue, n'est pas non plus un vrai philosophe. Savoir ne suffit pas.
Où en est l'aventure des cafés-philo ?TRONG> Après avoir cessé de travailler aux côté de Marc Sautet, j'ai interrompu pendant quelques années cet exercice. Pourquoi ? Non par dégoût ou mépris, mais par ambition pour ce beau projet que représente un dialogue à plusieurs. Car il me semble que le projet a largement été dévoyé. Marc Sautet porte une responsabilité dans cette situation. Il aurait du exprimer des règles et des objectifs. Il ne l'a pas fait de manière systématique. Trop libéral malgré son marxisme atavique, il n'a pas voulu modifier la donne de départ, un "débat libre". Le problème, c'est que beaucoup d'espaces de débat sont devenus des repères pour quelques-uns, en mal de tribune ou d'adeptes. L'objectif "penser en commun" a largement été remplacé par "parler en commun", sans frein, sans éléments de critiques, dans la dénonciation même de la culture intellectuelle !
J'ai donc commencé au sein de mon établissement un débat de philosophie intitulé "ce que je ne sais pas". Et le premier débat a eu pour objet "ce que je ne sais pas : être une femme". Le thème permettait d'opposer facilement celles qui savent et ceux qui ne savent pas. Et avec les hommes, il s'agissait de savoir s'ils étaient capables d'une interrogation réelle sur la féminité ou si leurs idées sur le sujet leur suffisaient ; et si les femmes étaient capables de parler de cet être-femme... Placer l'ignorance au coeur de notre identité était en tout cas nécessaire et fécond plutôt que de promettre un débat de philosophie alimenté par tous les savoirs (car l'expérience montre que le savoir personnel est souvent abracandantesque !)
Quel est l'objectif de votre nouvelle revue "Dans la caverne" ? En quoi se différencie-t-elle de celle que vous avez créée il y a six ans ? Comment parvenir à la faire vivre ?TRONG> "Dans la Caverne" fait bien sûr référence à cette histoire légendaire racontée par Socrate dans la République selon laquelle notre condition ressemble à celle de prisonniers attachés dans une caverne. Nous y sommes par nature, mais notre civilisation double cette nature par la représentation mobile, télévisuelle et cinématographique, absolument hypnotisante. Le format n'est pas encore déterminé : magazine ou revue. Il y a six ans, la définition était simple : l'actualité vue par des philosophes. L'actualité devait être racontée avec la valeur ajoutée de la réflexion logique, des perspectives philosophiques. Avec "Dans la Caverne", il s'agit d'être concentré sur les stratégies et les moyens d'influence des uns sur les autres, dans le discours politique, dans les campagnes publicitaires... Pour la faire vivre, les Editions Naturellement s'y engagent, mais je souhaite qu'elle puisse être une oeuvre qui fédère plusieurs maisons d'édition - d'autant que les articles pourraient provenir de leurs ouvrages publiés, par des extraits correspondant aux thèmes et aux catégories de la revue. Il s'agit peut-être d'un voeu pieux ou naïf - c'est à vérifier. L'idée est de proposer une revue ou un magazine qui soit, pour l'édition, le pendant de Courrier International, avec la presse étrangère. Ce que publient les maisons d'édition, quelles que soient les catégories, peut trouver une place dans la revue. Si les maisons d'édition ne répondent pas favorablement à cet appel, la revue ou le magazine sera donc alimenté par des rédacteurs. Pour la faire vivre, il faut vendre des exemplaires et peut-être des espaces publicitaires. L'idéal serait de trouver un mécène - mais nous ne sommes pas à la Renaissance, il n'y a plus de mécènes, sauf pour l'Esthétique.
En tant qu'enseignant, que pensez-vous de l'arrivée de Luc Ferry au gouvernement, qu'attendez-vous de son mandat en général ; concernant l'enseignement de la philosophie ? TRONG> Le choix de Luc Ferry par Jean-Pierre Raffarin est un beau coup médiatique mais aussi un vrai bon choix pour plusieurs raisons : Luc Ferry est un enseignant, et il connaît donc de l'intérieur l'Education Nationale, son fonctionnement, les personnalités, les références de ses acteurs. Il connaît les joies et les difficultés de l'enseignement, et des enseignements dans leur diversité. Il peut traiter de "pédagogie" quelle que soit la matière sans avoir besoin de l'aide d'un conseiller. Il est suffisamment fort intellectuellement pour ne pas être manipulé par un entourage énarchisé. Pour le dire en un mot, le Ministre est un expert de l'Education Nationale. De son mandat, je souhaite qu'il l'utilise pour vivifier les forces de l'Education Nationale en organisant une synergie élèves-professeurs-parents par des consultations et des réflexions démocratiques. Je souhaite également qu'il soit capable, à partir de cette synergie, de faire preuve d'audace quant à l'organisation de la dite Education Nationale, notamment pour les enseignements du lycée et de l'Université (l'interdisciplinarité réelle ne serait pas un luxe). Concernant l'enseignement de la philosophie, j'espère qu'il pourra organiser une réflexion sur son développement à tous les étages de la formation scolaire, non pas en instituant un cours qui aille du plus simple au plus complexe sur l'histoire de la philosophie mais en instituant la démarche philosophique de questionnement et d'interrogations à partir des demandes des élèves, même les plus farfelues - en somme, en introduisant une réflexion et une parole libres sur tout pour et par les élèves.
Quels sont vos projets ?TRONG> J'espère vivement pouvoir travailler sur de beaux et sérieux projets de presse dans les mois et les années à venir. Il y a beaucoup d'espaces, de "niches", comme disent les investisseurs, qui ne sont pas identifiés et investis. Je travaille sur deux ouvrages, un roman sur la seconde guerre mondiale, et un nouvel essai philosophique (puisque je viens d'en terminer un consacré aux évènements du 11 septembre 2001) consacré aux difficultés résistantes pour la pensée politique et économique.
Jean-Christophe Grellety vous propose aussi les extraits d'un essai en cours de lecture chez manuscrit.com, où il tente d'approfondir les aspects déterminants des conditions de possibilité des attentats du 11 Septembre 2001. Ce site a pour vocation de recevoir vos textes et vos réflexions sur le sujet. http://www.ifrance.com/onzeneuf2001/index.html redaction@socrateetcompagnie.com
Propos recueillis par Johanna Cillaire, août 2002. Copyright manuscrit.com 2002.TRONG>