Un entretien avec Xavier Malbreil, fondateur d'E-critures.org
TRONG> "Ecrire sur ordinateur, TRONG> c'est accepter que l'outil vous modifie autant que vous le modifiez" TRONG>
Il y a un an, nous rencontrions Xavier Malbreil pour le lancement d'e-critures.org, laboratoire d'observation et d'expérimentation des écritures électroniques. Nous le retrouvons fidèle à ses ambitions : extirper la littérature du papier et accompagner l'avènement d'un genre littéraire nouveau, une forme qui soit l'expression technologique de son époque.
Xavier Malbreil, vous êtes connus comme l'un des gourous de la littérature électronique en France, pourtant vous publiez ce roman sur manuscrit.com, vous restez donc malgré tout attaché à la forme traditionnelle du livre…TRONG> Gourou... comme vous y allez ! Disons plus simplement que je fais de la création multimédia à travers mes activités collectives dans la littérature électronique, parallèlement à cela, je continue à écrire de façon tout à fait traditionnelle.
Comme cette fable à destination des jeunes lecteurs, Les Prisonniers de l'internet, que vous publiez chez manuscrit.com. Dans cette histoire, les personnages sont virtualisés dans un jeu, Tetra Kill. Pourquoi avoir choisi de parler d'internet sur le mode carcéral ?TRONG> Le point de départ de cette série est très réaliste. Ce qui leur arrive est lié aux progrès de la technologie. Les personnages sont prisonniers, tout comme nous pouvons être prisonniers d'une passion, d'une addiction : ainsi a-t-on pu décrire l'Internet au moment de son apparition comme une nouvelle drogue. Dans ce sens, les prisonniers de l'internet sont bien une fable. Mais pas uniquement à destination des enfants : tous ceux, jeunes, adultes, qui sont prisonniers d'une passion - et plus spécialement de la passion du jeu - peuvent se reconnaître dans cette histoire. Enfin, ils sont prisonniers de l'Internet comme nous pouvons être prisonniers d'une représentation. Ce qui les maintient, c'est tout simplement leur désir de se sentir inclus dans une fiction suffisamment ample pour se substituer au mode normal de représentation du monde.
L'année dernière, nous vous rencontrions pour le lancement du portail E-critures.org, où en êtes-vous de vos recherches ? TRONG> Le portail www.e-critures.org, qui est une création collective, à laquelle ont participé plusieurs membres de la liste de diffusion é-critures, et que Gérard Dalmon réalise, fonctionne bien. Il remplit sa triple fonction qui est de rassembler, de populariser, et de favoriser des pratiques nouvelles d'écriture liées à l'ordinateur. Il rassemble tous les acteurs des é-critures électroniques qui le souhaitent et cela dans le but d'exposer leurs créations individuelles et collectives, de faire comprendre leur démarche grâce à un questionnaire, très simple, qui s'appuie sur leurs oeuvres et de donner un aperçu de leurs contributions théoriques. Nous avons crée une liste de diffusion E-critures pour faire connaître les écritures électroniques auprès d'un plus large public. Actuellement, nous sommes en phase de réflexion concernant les évolutions à donner à ce site.
Plusieurs propositions ont été faites. - réaliser une partie "magazine" avec un contenu renouvelé tous les mois, contenant des articles payés à leur auteur (sur le modèle de la revue canadienne Archée). - mettre en place un système interactif qui permette à chacun de transférer les données (textes, images, sons) qu'il souhaite mettre en place sur le site. - présenter un panorama international des écritures électroniques avec liens. Pour ces nouveaux développements, nous manquons de partenaire, et notamment de soutiens financiers. Nous sommes à la recherche de toutes contributions. D'autant plus que le collectif é-critures se trouvera de plus en plus impliqué dans l'organisation de manifestations liées aux écritures électroniques. A bon entendeur...
Les écritures électroniques ont leurs détracteurs Ils sont nombreux à refuser de considérer l'hypertexte comme une invention, lui trouvant de nombreux antécédents dans l'histoire littéraire. Si le numérique apporte une quatrième dimension au texte, peut-on pour autant affirmer que la littérature électronique suscite de nouveaux modes d'écriture et de lecture ? N'écrit-on, ne lit-on pas les mots les uns à la suite des autres ?TRONG> Que l'on trouve des antériorités au lien hypertexte, c'est une évidence : tout mot a une dimension paradigmatique, qu'il ne tient qu'au lecteur de faire fonctionner ou non. Que l'on songe à certains livres de Diderot, ou d'Isaac Sterne, dans lesquels on peut à tout moment sortir de la linéarité du texte pour plonger dans une toute autre direction, suivre une digression, etc... Les notes et renvois, également, sont une forme de préfiguration du lien hypertexte. A l'inverse, on pourrait fort bien imaginer qu'il existe sur écran une littérature non-hypertextuelle, qui se donnerait à lire de façon très platement linéaire. Donc, le dispositif textuel peut générer ou non une lecture paradigmatique, quel que soit le support. Pour moi, le changement le plus radical de ces écritures électroniques, ce n'est pas la fonction "lien" en soi, mais le fait que ces écritures électroniques soient pensées et agies expressément pour l'écran. Cela a été rendu possible par l'apparition d'un métalangage, le HTML. C'est une rupture historique dont nous commençons seulement de mesurer les conséquences.
En effet, pour peu que l'on élargisse son point de vue, et que l'on envisage la littérature sur une durée longue, il ne peut pas nous échapper qu'elle n'est pas intemporelle, ni éternelle, mais qu'au contraire elle est très étroitement liée à ses conditions techniques d'existence. La révolution Gutemberg lui a donné les moyens de devenir ce que nous connaissons : cela n'est vieux que de cinq siècles. Ce qui s'est alors joué, en deux temps, c'est premièrement une simplification de l'accès aux contenus préexistants, et deuxièmement une adaptation des contenus à ce support. Une révolution de même ampleur est en train de se réaliser. Et de même que le livre imprimé a conditionné un changement dans les modes de lecture - de collective, elle a pu devenir un acte intime - et dans les modes d'écriture - d'épique, portée vers la diction, elle s'est tournée vers l'introspection, vers les chuchotements de l'âme - de même la littérature sur écran va trouver sa voix propre, et ne devra plus être appréhendée avec des a priori hérités de la littérature-papier.
Sur un écran, nous ne lisons pas et nous ne lirons pas de la même façon que dans un livre. Nous avons déjà une culture de l'écran, conditionnée en partie par la télévision, qui nous y porte et nous permet de décrypter ce que nous voyons d'une façon spécifique. On ne va pas par exemple chercher à lire un texte long s'affichant sur toute la largeur de l'écran, mais plutôt privilégier les phrases courtes. On va se soucier du caractère et de la disposition des mots. On va organiser une hiérarchie selon l'emplacement du mot, etc...On va analyser en un coup d'oeil les relations entre visible et lisible. On va repérer, parmi les barres d'outil, de menu, d'état, etc, ce qui est essentiel en fonction de la lecture présente. On va lire et réagir à plusieurs, quand la lecture d'un livre impose la solitude. Etc...
Cette lecture spécifique qui est en train de naître va dans le sens d'une abolition des dichotomies entre visible et lisible, entre continu et discontinu, entre noble et populaire, entre poésie et récit. L'écran, qui est le support majeur de notre époque, le lieu cardinal où passent l'information et le divertissement, l'interface entre le monde et nous - pour parler le langage des informaticiens - a largement envahi nos environnements depuis quelques dizaines d'années. Ce qui a permis de l'apprivoiser, d'en faire un lieu de création majeur et populaire, c'est le HTML. Une invention géniale qui met à la portée de tout le monde la possibilité de dessiner de nouvelles architectures textuelles, et avec une facilité que n'offrait jusqu'à présent aucun langage informatique. Pour imager les mutations que nous sommes en train de vivre, je dirais que nous sommes dans la situation d'un pingouin qui aurait pris son envol : nous volons, mais nous cherchons toujours le poisson autour de nous, comme si nous étions encore dans l'eau. Le risque, c'est de ne pas trouver le poisson !
Littérature animée Comment envisagez-vous le "multimédia", le rapport du texte avec l'animation, le graphisme, le son ? N'y a-t-il pas un risque de l'appeler au secours de la faiblesse d'un récit, d'une description ? Un "bon" écrivain a-t-il besoin de la réalité d'un son, d'un image ?TRONG> Pour être le plus concis possible, je vais parler d'un écueil et d'un espoir. Un écueil : que l'escalade technologique promise par les techno-enthousiastes transforme la littérature électronique en animation, ou en film, ce qui lui ferait oublier son projet initial qui est la... littérature, ou du moins l'exploration de nouvelles formes de littérature. Un espoir : que la technique soit mise au service des artistes, et donc que les outils à notre disposition se simplifient toujours davantage.
Ecrire sur ordinateur (pour autant qu'on ne parle pas de l'ordinateur comme d'une simple machine à traitement de textes), c'est accepter de perdre ses repères traditionnels. C'est passer du singulier au pluriel. Ceci posé, si l'auteur est mauvais, il restera mauvais, et l'ordinateur n'y changera rien. Aussi, une création sur ordinateur, pour être intéressante, devra-t-elle être conçue d'un seul mouvement d'esprit : écriture du texte, choix et/ou création des images, choix et/ou création des sons, sans oublier évidemment la mise en scène de tous ses éléments dans l'oeuvre achevée. Pour moi, une oeuvre sur ordinateur qui serait le fait d'un créateur délèguant à des techniciens la réalisation pratique de son oeuvre n'a pas de sens. Ecrire sur ordinateur, c'est accepter que l'outil vous modifie autant que vous le modifiez. C'est un échange avec tous les concepteurs de programmes, tous les écrivains d'informatique qui ont produit du Javascript, du CGI, du PHP, etc... dont vous vous servez pour concevoir votre oeuvre.
Les oeuvres sur ordinateur les plus intéressantes sont marquées par ce lent travail d'apprentissage, d'accommodation, cet effort qu'a produit le créateur pour s'approprier un outil. De même qu'un écrivain traditionnel doit travailler dans toute l'épaisseur du mot, en éprouver toutes les significations, et se laisser transformer par lui - et cela n'est guère qu'une affaire de dizaines d'années -, de même un é-crivain devra éprouver dans la fatigue de son corps, au terme de journées et de nuits de travail devant l'écran, toutes les ruses d'un logiciel, ses chausse-trappes, ses potentialités cachées. Ce n'est qu'à ce prix qu'il pourra s'approprier suffisamment ce logiciel pour qu'entre ses mains il ne sonne comme entre les mains d'aucun autre créateur. Imagine-t-on un écrivain qui dicterait de vagues idées à un scribe, lequel se chargerait de les mettre en oeuvre ? Enfin, oui, on l'imagine, et on voit très bien ce que ça donne !
Interagir La lecture fait partie de l'oeuvre. Quelle définition donnez-vous à l'interactivité, quelle interactivité possible avec le lecteur aujourd'hui, demain ?TRONG> Concernant l'interactivité, je suis un auteur beaucoup plus "classique" que certains. En effet, tout ce que je propose est "achevé", en ce sens que tout ce que l'on voit à l'écran a son code-source HTML fixé une bonne fois pour toutes. Je veux proposer au lecteur un produit fini, qu'il choisira ou non de parcourir. Mon voeu est que le lecteur puisse avoir accès directement au contenu que je lui propose, de telle façon que l'oeuvre se détache facilement de moi, et qu'elle continue son travail chez le lecteur. En ce sens, je m'oppose à tous les créateurs qui doivent nécessairement "expliquer, entourer, accompagner" leurs oeuvres. Pour moi, l'oeuvre doit pouvoir fonctionner toute seule. A la limite, on ne doit pas savoir d'où elle vient, elle doit se tenir sans moi. C'est pourquoi j'ai fait un site qui volontairement ne mettait pas en avant mon nom et encore moins ma photo, mes coordonnées, etc... Parfois des internautes m'ont demandé quelles étaient les personnes qui écrivaient sur mon site. Non pas que je veuille aller vers une dépersonnalisation de mon oeuvre, mais je veux qu'elle se tienne debout sans moi, et qu'elle aille faire son nid chez le lecteur.
Mon oeuvre est dirigée vers le lecteur. Si certains objets/écran (j'entends par "objet/écran" tout ce qui peut apparaître sur et autour d'un écran : visuel, sonore, événement, etc...) ne sont pas visibles dans un premier temps, sans interaction du lecteur, ils le seront dès que le lecteur aura trouvé les commandes qui lui donnent accès à ces objets/écran. Donc, l'interaction dans mon travail se situe au niveau très simple où le lecteur peut, s'il le désire, aller plus loin que le premier écran, et découvrir tout ce que j'y ai mis intentionnellement. (Ceci dit, certains lecteurs ne regardent pas la moitié de ce qu'un écran comporte, et cela ne pose pas de problème. Chacun grappille comme il l'entend.) Pour d'autres auteurs, l'oeuvre n'existera pas si le lecteur ne la génère pas. Entre ces deux extrêmes, chacun cultive son jardin. D'autres formes d'interaction vont se jouer entre clics de souris, clavier, et regard. Ce sera le cas dans Le Livre des Morts, sur mon site www.0m1.com, par exemple. J'écris "sera" puisque des problèmes techniques ne nous permettent pas pour l'instant de réaliser pleinement cette fonction.
Donc, l'interactivité consistera à placer, en fin de chaque chapitre, une série de questions auxquelles le lecteur/navigateur pourra choisir de répondre. Une fois ses réponses écrites, il les transmettra vers une base de données, où elles resteront stockées. Un code d'accès lui permettra de consulter, de faire consulter, de modifier, etc... ses réponses. Le lecteur/navigateur/pérégrin s'inscrira directement dans l'oeuvre. Son écriture fera partie de l'oeuvre. Il est même prévu qu'il puisse générer lui-même des questions, au cas où celles posées ne lui conviendraient pas. Mon prochain projet prévoit une interaction encore plus manifeste... mais je n'en dirai pas plus. Ce que l'on peut dire de l'interaction pour conclure, c'est qu'elle va dans le sens d'une revendication du lecteur à agir sur l'oeuvre. Le cas des jeux vidéo en est une illustration, où l'interaction est poussée jusqu'au point où le joueur peut endosser la peau d'un personnage. Il y a un tel processus d'identification, et une telle illusion d'avoir "fait" quelque chose, que le joueur est porté à enregistrer sa partie, comme s'il s'agissait d'une oeuvre, pour la montrer à ses compagnons de jeu.
Un art technologique La multimédia demande beaucoup de compétences… Arrivez-vous à travailler seul ou s'organise-t-il autour des créations, une collaboration artistique proche du cinéma ? TRONG>Je travaille à la fois seul et en équipe. Les deux ne sont pas incompatibles. En équipe, avec Gérard Dalmon (site www.neogejo.com), français vivant à New York et travaillant dans le design, web-design, la création d'événements artistiques, nous avons commencé, et presque fini Le Livre des Morts sur l'Internet. J'en ai conçu le projet, rédigé le plan, écrit les textes. Gérard Dalmon en a assuré la réalisation, tant au niveau graphique que sonore. Il a des compétences que je n'ai pas. Nous pensons démarrer une nouvelle oeuvre commune, sur un projet auquel je pense depuis un moment.
Seul, j'ai réalisé : - 10 Poèmes en 4 Dimensions - Formes libres flottant sur les Ondes (oeuvre ouverte) - Serial Letters (en cours de réalisation) Pour ma part, je suis assez novice en informatique (trois ans de pratique), et ne me sers que d'un très petit nombre de logiciels : Dreamweaver, Photoshop, Animation Shop. Je maîtrise un peu le JavaScript. Je considère que l'apprentissage de ces logiciels est bien moins difficile que l'apprentissage d'une langue étrangère, par exemple, ou de la mécanique auto. Il suffit de pratiquer.
Enfin, art technologique = art de riches... Mais cela n'est que le reflet d'une réalité économique dont nous sommes les bénéficiaires... et qui ne date pas d'aujourd'hui. On ne peut que souhaiter un nivellement par le haut, et constater que dès lors que le minimum sera requis (la possession d'un ordinateur connecté au réseau, ce qui après tout, jusqu'au fin fond des villages les plus reculés d'Inde, devient une réalité) l'oeuvre sur réseau mettra tout le monde sur un pied d'égalité - puisque partout elle pourra être reçue de la même façon.
Adamproject est un site créé par Timothée Rolin, où chacun est invité à enregistrer les photographies d'une journée de sa vie. Vous vous êtes prêté au jeu de cette autofilature photographique, quelle a été pour vous cette expérience ?TRONG> J'ai pris les choses très simplement. Le dispositif me plaisait, et j'ai eu envie de l'utiliser.Ce qui m'intéressait là-dedans, c'était de pouvoir, par le jeu des mots-clé, naviguer entre des réalités fort différentes. Au début, je voulais, comme je trouvais les participations à l'Adamproject très parisiennes, ou sinon urbaines, réaliser une journée chez moi à la campagne. Je vis seul, à la campagne. Une journée d'un solitaire uniquement tournée vers le travail du texte, sans aucun événement qui vienne la perturber, comme sont la plupart de mes journées, voilà ce que j'avais envie de faire. Cela aurait créé un effet de contraste intéressant avec tout ce que l'on voit. Il n'est pas dit que je ne le fasse pas, d'ailleurs.
Je photographierais les lapins nains de mes enfants, et les cochons d'inde, tout spécialement au flash pour voir les yeux rouges des lapins angora. Puis, comme je participais à ces journées d'étude franco-canadiennes organisées à Paris8, j'ai voulu profiter de cette occasion... d'autant plus que ce sont des gens que je vois très rarement. L'effet album-souvenir est très clairement recherché. Par les participants au colloque, cela a été bien perçu. Les gens sont contents de garder une trace d'un événement qui s'est très bien passé. Puis, le prolongement de ce travail, au départ pour moi anodin, c'est la réalisation d'une nouvelle oeuvre multimédia, "Serial Letters", qui s'appuie sur les photos prises à cette occasion. Me servant d'un JavaScript, qui fait vivre le texte comme tapé en direct par une machine à écrire, j'ai mis en place un dispositif narratif qui a l'air de bien fonctionner (d'après les retours de lecteurs). Donc, voilà le prolongement inattendu de cet autoespionnage... La trame narrative suit au départ le reportage d'une journée, en allant voir alternativement du côté de la parodie et de l'humour, et du côté d'une fiction cauchemardesque. Pour l'instant, j'ai produit une petite vingtaine de pages. Je ne sais pas exactement où va ce récit, mais il m'amuse, il fonctionne, etc... Est-il un ban d'essai pour aller vers de nouveaux récits, ou bien deviendra-t-il une oeuvre à part entière... je n'en sais rien !