Fabienne Swiatly est responsable du réseau d'Aleph écriture en Rhône-Alpes. La correspondance tient une place particulière dans sa manière d'aborder la littérature et l'écriture en ateliers.
Ecrire En 1975, Amnéville ne s'appelait pas encore Amnéville-les-Thermes, c'était une banale ville ouvrière de Lorraine. Mon père travaillait chez Wendel Sidelor, ma mère s'occupait du foyer et moi je m'ennuyais. Travaillée par cet ennui, je me suis mise à écrire. J'ai d'abord tenu un journal, mais je me suis vite lassée de cette écriture plaintive et autocentrée. Je tentais la poésie en m'appuyant sur ce que l'école nous apprenait. Je ne suis parvenue qu'à aligner des propos creux bien que joliment rimés. La littérature ? J'osais à peine en lire alors en écrire… Entreprendre un roman ? Quelle énormité (j'allais presque écrire quelle obscénité) ! L'ampleur du chantier me tétanisait dès les premières phrases. Pourtant je voulais écrire, j'avais besoin d'écrire… Je ne sais sous quelle impulsion, je me suis mise à rédiger des lettres destinées à un correspondant imaginaire, un homme qui m'attendait quelque part et qui lirait un jour leur contenu. Une fois terminée, je les rangeais dans une boite sans les relire. Grâce à ce subterfuge, je me suis mise à écrire de manière plus libre et inventive. Cet exercice me permettait de poser un regard différent sur ma ville, mon environnement et de m'interroger sur ma condition sociale. Petit à petit, j'ai appris à me distinguer. Avec du recul, je constate qu'en m'imposant un cadre d'écriture : la correspondance, et en m'inventant un lecteur imaginaire, je m'appliquais les préceptes de base des ateliers d'écriture : une contrainte et un regard bienveillant. Grâce à la correspondance, j'ai continué à écrire et surtout j'ai interrogé ma relation au monde dans un environnement peu propice à la réflexion. Je lui en serais éternellement reconnaissante.
La place de l'autre Depuis, dans les ateliers que j'anime, j'utilise beaucoup la correspondance car elle permet d'aborder l'écriture sans attaquer de front cette montagne que semble devoir être l'écriture si on écoute ceux qui sont assis sur son sommet. Et si montagne il y a, la correspondance nous invite à emprunter des sentiers moins ardus. Cela ne signifie pas pour autant absence d'exigence. De plus, en jouant avec le destinataire, on peut amener les participants à sortir d'une écriture parfois trop narcissique et sclérosante. De l'intime à l'universel, la correspondance nous offre bien des possibilités : en partant de la lettre au père façon Kafka, on peut finir un atelier en rédigeant une lettre ouverte traitant d'un thème d'actualité. Ainsi en 1997, les participants d'un atelier totalement axé sur la correspondance, ont rédigé une série de haïkus sur le thème : la peur de l'autre. Les textes ont été ensuite envoyés, en signe de solidarité, aux habitants d'un petit village des Cévennes qui manifestaient contre la montée du Front National. La rédaction de ces haïkus leur a demandé beaucoup de travail car le sujet était délicat, le cliché jamais très loin. Les auteurs se sentaient d'autant plus tenu d'écrire juste que les lecteurs étaient réellement impliqués par le contenu des textes. Ce fût une riche expérience.
Entrer en correspondance La correspondance me permet aussi d'intéresser des participants, même très éloignés de la lecture, à la production littéraire des écrivains dont j'aime m'entourer. Le dispositif est simple : ils doivent prolonger une lettre dont ils ne connaissent que la première phrase. L'exercice achevé, ils portent ensuite un regard plus sensible et intéressé sur la lettre d'origine et de fait, sur son auteur. Par ce biais ils entrent en relation avec Simone de Beauvoir, Pessoa, Van Gogh, Hemingway et bien d'autres encore. A partir d'une lettre, on peut également travailler le style. J'invite celui qui n'a encore jamais éprouvé l'expérience jouissive de la phrase longue, à l'exploiter dans une lettre de protestation. Le dispositif permet également de se libérer de la peur de la syntaxe. Peur qui nous entraîne à enfermer nos sujets trop rapidement dans des phrases courtes. La correspondance permet aussi de jouer avec la forme (oui, on a le droit de jouer avec l'écriture, c'est d'ailleurs une occupation très sérieuse !). Vous voulez faire plaisir à un ami, à un proche. Découper des bandes de papier et sur chacune d'elles, écrivez un souvenir commun. Roulez ensuite ces bandes dans une petite boite d'allumettes que la poste se fera un plaisir d'acheminer si elle est correctement affranchie.
La correspondance ouvre de vastes champs d'exploration et j'ai même tenté avec bonheur les lettres érotiques aux Nuits de la correspondance de Manosque.
S'il est vrai que la correspondance n'est pas un genre littéraire en soi, sauf lorsqu'il s'agit d'un roman épistolaire, elle accompagne, stimule depuis longtemps le travail des écrivains. Leur correspondance est une mine d'or pour qui veut mieux connaître leur relation à l'écriture. Plus accessible que les livres théoriques, la correspondance nous permet de partager l'intimité du labeur. Jamais Flaubert n'aurait osé : Madame de Bovary c'est moi, dans un livre théorique. Et cela aurait été bien dommage car cette phrase nous donne aujourd'hui encore à réfléchir sur la part autobiographique dans la fiction.
Alors me direz-vous pourquoi s'appuyer sur la correspondance puisqu'il s'agit au fond d'en venir à la littérature ? Peut-être que pour certaines personnes, cela paraît moins effrayant d'aborder la littérature par ce biais. Et on peut solliciter l'extérieur en mettant en place des échanges de lettres. Il est possible alors d'écrire à des détenus, à des étrangers, au lectorat d'un journal, des personnes malades etc. Aujourd'hui encore la correspondance accompagne et nourrit mes chantiers littéraires. Il est vrai que depuis quelques années, j'envoie bien plus de mails que de boites d'allumettes. Mais parfois, il m'arrive encore d'écrire des lettres imaginaires à un homme qui m'attendrait quelque part et j'en éprouve toujours le même plaisir.
Fabienne Swiatly a animé des ateliers aux Nuits de la correspondance de Manosque et obtenu le prix de la plus belle lettre d'amour en 92. Auteur, elle a publié, en autres, Libres associations (Desclée de Brouwer) et Des miettes de chocolat dans le lait (Alged). Comme nouvelliste, plusieurs de ses textes sont parus dans Le Monde, la revue Nouvelle Donne, aux éditions Blanche et Notes. La publication d'un nouveau recueil de ses nouvelles est prévue en juin 2003.
j'ai commencé un roman épistolaire se déroulant en 1870 depuis 6 mois et j'aimerai avoir des conseils, connaitre les us et pratiques de cette époque, les événements marquants, le style..merci