Le texte personnel dont je vais parler est le résultat d'un certain nombre d'errances, de changements, de "repentirs", étirés sur un an et illustrant bien cette parole d'un de mes stagiaires dans un atelier poésie :
"Ce n'est jamais fini, le problème c'est de lâcher." (J. M., mars 2001)
* Voici donc le texte tel qu'écrit pour la première fois, sur la proposition suivante : "Ecrivez sur le lieu de votre langue".
LE LIEU DE LA LANGUE
E.A.U. e.a.u. eau glauque épaisse et Ce qui est en dessous qui bouge eau. e.a.u. E.A.U. des noyés.
Ecrire c'est avancer dans le fleuve des cailloux plein les poches Aller à la rencontre de ces restes qui flottent entre deux eaux Comme ils agitent leurs membres désunis comme ils te font signe.
C'est leur donner vie les serrer contre toi accepter leur contact gluant leur froid sur ta peau. C'est accepter ce rôle à cause de l'autre qui pourrit dans un fossé étroit là-bas dans les marais.
Le silence parfois vous entraîne Dans des eaux très profondes Alors c'est l'apaisement Parce qu'il n'y a plus rien à faire.
Juin 2001.
* Quelques jours après, l'écrivant à l'ordinateur, je ne change rien mais je note pour plus tard : (Peut-être reprendre en séquences de 6 syllabes ou 9 mais me donner une règle formelle qui ferait le ménage. Trop de mots signifiants. De mots qui font poids par accumulation. Il faut le dynamiser.)
* Et dans les jours qui suivent je le reprends ainsi :
VARIATION 2
Eau langue Eau des noyés Des assassinés Eau croupie des cris désarticulés Emplie de restes immondes Et ils agitent vaguement leurs membres désunis Ils crient vers toi de leurs bouches noires sans dents En toi le barrage a cédé Et tu les serres sur ta peau froide tu les berces Ils sont tes enfants en ce monde désormais
Suit une variation 3, plus serrée et qui me convient pour un temps parce que l'emploi des participes présents pose le texte dans un espace sans temps ponctuel, dans une sorte de fonctionnement général, d'éternité du poème.
VARIATION 3
Eau langue des naufragés eau des noyés De corps de cris désarticulés Agitant sans nerfs leurs membres désunis Criant de leurs bouches sans dents Que tu serres sur ta peau que tu berces comme des enfants
D'ailleurs, le lendemain, je fais encore un peu de ménage et j'arrive à supprimer "eau des noyés" qui est redondant avec ce qui précède, ainsi que "désunis" que je trouve trop "descriptif, à effet".
DEFINITIF
Eau langue des naufragés De corps de cris désarticulés Agitant sans nerfs leurs membres Criant de leurs bouches sans dents Et que tu serres sur ta peau Que tu berces comme des enfants.
Malheureusement je ne m'en tiens pas là et comme décidément je n'aime pas l'image finale, ni les "tu" que je trouve complaisants, je repars sur une autre piste. J'écris alors cet autre texte :
MA LANGUE
Ma langue coupable ou innocente Le poids du secret sur ma langue La langue Ma langue Tissée d'une autre que je ne connais pas Ma langue trouée Ma langue des Beni Chougrane Ma langue bancale comme mon corps Ou bien trop maîtrisée Ma langue inerte dans ma bouche Ma langue innervée des baisers Ma langue de larmes retenues
Octobre 2001.
Et puis j'en reste là, consciente que cette fois je suis sortie du texte d'origine et un peu désespérée de terminer le premier. Fin de la première étape. Je ne suis pas encore revenue sur Ma Langue, un nouveau thème, corps-langue, est en travail actuellement, j'y reviendrai un jour. Par contre en novembre, sollicitée de donner un texte sur la langue, je reviens à mes premières tentatives "Le lieu de la langue". J'essaie de comprendre ce qui s'y joue pour le transformer. J'écris à ce moment-là :
"Travailler le texte Le Lieu de la Langue écrit en 2001. Le premier jet représente tout ce qui venait, c'est le matériau. Y compris, ce qui est pour moi la scène primitive, celle qui déclenche ou plutôt qui surgit dans les moments de forte concentration, de descente assez profond dans les eaux du langage. (Cette intimité avec la mort depuis si longtemps vient d'elle. Ce n'est pas les rapports amoureux des parents qui ont formé ce que je suis, c'est la mort de M., ses conditions jouant à l'époque à la manière d'une sidération, et déclenchant les pulsions de vie qui ont suivi, la sortie brusque du cocon, le surgissement du corps de femme vers les hommes de passage, une autre histoire.) Mais dans ce premier mouvement elle est trop peu voilée, elle entraîne la honte (la honte de ne pas m'en empêcher, aussi parce que je sais que je n'arrive pas avec des mots à traduire les contours précis, justes de la scène, de ce qui reste du réel dans ma mémoire et s'agite dans les rêves parfois). Je ne peux donc rien en faire, sur le plan de l'écriture, elle est desséchée. Il faut retravailler.
2e jet : Ce texte de 5 lignes ramassé, hyper voilé lui, il dit l'essentiel du lieu de la langue. Mais il m'isole aussi. Seule dans ma singularité. Alors je rajoute cinq autres lignes, je tente encore de "montrer" une image. Je déplie une scène, un peu de rêve, baroque en tous les cas, j'y éprouve du plaisir (un plaisir qui à la relecture aujourd'hui me paraît aussi louche que la honte. Le toi, le tu, en sont le signe). rajouter : des couches, du sens, et de se donner l'air de resserrer mais sans renoncer à insister sur l'image, la rendre jolie. Le repentir du peintre dans le mauvais sens. Le 3e jet et les définitifs 1 et 2 ne sont que le déploiement de ce mouvement de voilement. Il faut donc aujourd'hui revenir à ces cinq lignes du 2e jet et rien d'autre, à l'os. D'autant que sur un plan musical - et cela m'importe beaucoup - ce texte est bien supérieur en rythme.
LE LIEU DE LA LANGUE
Eau langue Eau des noyés Des assassinés Eau croupie des cris désarticulés Emplie de restes immondes.
Février 2002.
Aujourd'hui 1er mai 2002, me relisant je m'aperçois qu'il m'a fallu faire le deuil de cette scène primitive : une scène de la guerre d'Algérie, la liquidation dans des marais de quelques prisonniers parmi lesquels un garçon à peine plus âgé que moi, avec qui j'avais joué enfant, et accusé d'avoir fabriqué une bombe pour faire sauter notre maison. Scène de la violence même, celle qui reste en épine en mémoire, qui signait pour l'adolescente d'alors l'injustice et l'horreur, assassinat auquel tous autour consentaient pour préserver leur univers. Il a fallu trouver un équivalent, une machine-langue qui inscrive la scène en creux mais qui rende compte aussi de tous les cris qui sont ceux que pousse la poésie.
Nicole Voltz, auteur avec Anne Roche de "L'Atelier d'Ecriture" manuel pour l'écriture de textes littéraires paru chez Dunod, anime des Ateliers depuis 1972 à Aix en Provence et à l'Aleph. Auteur de poésie et de nouvelles pour des Lectures publiques, elle écrit aussi des textes pour le théâtre.
Je pense qu' écrire est un moment de folie.Quand j'écris un poème,je sens que les mots s'entrechoquent dans le tribunal intérieur de ma conscience laminée par l'usure du temps.
Le vendredi 25 avril 2008 à 15:35:00 par manuethiqu
suffit-il de savoir écrire pour avoir quelque chose à dire ?E.L.mvm9vr