Une avant-critique de Sandrine Lyonnard du Crochet de la Cédille (revue)
Mercédès est une histoire très compliquée, un enchevêtrement de vies : quatre femmes forment un arbre généalogique. On pourrait dire que c'est la vie d'Adeline, immigrée espagnole, qu'on nous raconte. Une vie fade, sans grandeur, coincée entre un mari neurasthénique, des rêves avortés depuis longtemps, le ménage à faire, des problèmes cardiaques, et une fille, Mercedes, à élever. Puis c'est la vie de Mercedes à son tour, Mercedes ayant bien vite fait le deuil de ses rêves elle aussi. Bien vite enfermée dans l'existence d'une mère débordée, incapable, prise de passion pour une autre femme non moins à la dérive, Irène, alcoolique et perturbée. Mercedes qui élève ses deux filles, Johanna et Sarah - c'est évidemment un ratage permanent.
Et puis, bientôt grandit Sarah, troisième narratrice, troisième héroïne du roman. Comme l'histoire du monde semble ne jamais se renouveler, mais se répéter tragiquement dans les mêmes absurdes décadences, on assiste à la déchéance quasi-génétique de Sarah, qui se voulait poète maudit, et finit comme tout le monde mère au foyer, abandonnée par son mari d'ailleurs - les hommes, dans ce livre, font bien mauvaise figure. Enfin, la boucle est bouclée avec l'enfant de Sarah, la petite Anna, dont on est près de nous dire que le destin ne sera pas fort différent de celui des femmes de la famille, au torchon, ballottées, impuissantes…
Ensuite, on pourrait très bien tenter d'analyser, et découvrir que l'intérêt du livre est de disséquer la condition des femmes, mais surtout des mères, des filles, et le poids d'un cordon ombilical décidément bien difficile à rompre. Puisque, finalement, ce sont dans leurs rapports entre elles que ces femmes existent. Ce sont les liens qui les unissent qui constituent le coeur du récit. En tant qu'individus esseulés, libres ou contestataires, les femmes dans Mercedes n'ont pas de matière. Elles ne s'animent que dans l'éducation qu'on donne aux enfants, leurs angoisses à ce sujet, ou bien leur indifférence. Et, comme par un effet de miroir inévitable, plongent dans le monde de leurs mères, dont elles reproduisent souvent les travers, les erreurs - message de fatalité sans guère d'espoir, avec en point de mire le complexe d'Electre bien haï, trop puissant, une cage, une prison.
Dans ce livre on nous parle des difficultés d'être femme et mère, et le constat est déprimant. En tant que lectrice, on se réincarne à chaque partie : on est Adeline, Mercedes, Sarah, Irène, Johanna, on est toutes ces femmes qui sont en nous. La force du livre viendrait-elle de là ? De cette incarnation subtile à laquelle on est contrainte, nous, en tournant les pages ? On ne peut s'empêcher de voir du vrai dans tout ce qu'écrit l'auteur, de se reconnaître, ou de reconnaître une mère, une fille, une soeur. L'écriture parfois aride, sèche, mordante, qui ne laisse pas d'espoir au coeur, fait sourire de temps en temps d'un cynisme acéré, cette écriture fait son travail de râpe, elle progresse, nous avec elle, et nous décrit ce monde d'échecs. Les phrases grinçantes tombent comme ça, avec des répétitions bien senties, pour travailler encore au corps la lectrice saisie, et ces passages sans transition d'une héroïne à l'autre, qui disent bien qu'on est toutes les mêmes, pareillement loties, tout ceci fonctionne terriblement, on a l'impression d'un machiavélisme savamment orchestré, avec la dose d'humour qu'il faut pour qu'on les digère, les épisodes dramatiques, le zeste d'incongruités qui rappellent que le quotidien est aussi un abîme, et l'amour un leurre, un piège.
On est dans l'histoire, et puis on est ailleurs. On est toutes ces femmes qui se succèdent dans le temps, en nous. On a envie tour à tour de les étrangler, les prendre dans nos bras, les sauver. Mais point de salut au pays des mères et des filles… On est là à attendre que tout s'arrange, quand bien même on la connaît, cette difficulté à vivre, dans l'utérus, après, pendant, tout le temps. Voilà, je m'en excuse, tout ce que je peux dire. Mélange d'admiration et d'une presque haine.
C'est à mon sens un récit existentialiste tendu, horrible, mais qui prend les apparences trompeuses d'un roman "normal". Si c'est ce que souhaitait l'auteur, c'est réussi. Sinon, pourquoi ne pas creuser encore, tant qu'on y est, et en faire quelque chose de totalement insoutenable ? Davantage de tragédie, de folie, ferait tout à fait sombrer… Ce serait alors une belle chronique de la désagrégation, vue d'une lucarne jusqu'alors peu ou mal explorée, la schizophrénie féminine léguée à chaque enfantement.
Le Crochet de la cédille Aussi loufoque et nécessaire que la rencontre d'un crochet et d'une cédille, la revue le Crochet de la cédille nous propose une petite intrusion dans son univers fait de nouvelles et d'images. Libre cours aux figures imposées avec Sandrine Lyonnard et son équipe. > L'interviewTRONG>TRONG>