Philippe Grédisset est le chef de file - qu'il ferme par la même occasion, du mouvement aquoiboniste. A travers les pensées quotidiennes que lui inspirent les yaourts aux fruits des bois, le voisinage des jeunes filles qui sourient à la vie, l'anniversaire du Christ, ou la condition des mouches, il nous fait entrer petit à petit dans le cerveau méandreux d'un aquoiboniste. Et si la diversité des sujets abordés peut donner, dans un premier temps, une impression de confusion, le lecteur consciencieux se verra récompensé de ses efforts car bientôt, au milieu de la brume, apparaîtront comme dans un rêve les côtes ciselées d'une pensée homogène : l'aquoibonisme. Un extrait Commander ce livreTRONG>
Quelles sont les origines de l'aquoibonisme ?TRONG> J'ai commencé à m'intéresser au concept d'aquoibonisme suite à une période d'errance existentielle qui m'a conduit à douter de l'utilité de toute action quelle qu'elle soit. A quoi bon agir, puisqu'il semble que, quoique l'on fasse, le résultat est nul ? Ce doute a déclenché en moi un intérêt pour des phénomènes qui ne semblaient étonner personne. Par exemple, pourquoi chez l'homme les cheveux tombent en premier, alors que les poils de barbe, théoriquement pourtant beaucoup plus soumis à la loi de l'attraction terrestre, restent solidement accrochés au menton ? L'ensemble de ces réflexions a donné naissance au mouvement aquoiboniste dont je suis, à ce jour, le seul représentant et dont le livre "Sur…" reprend les grands fondements, illustré d'exemples que j'espère pertinents.
Quels sont les ancêtres réels ou fictifs de l'aquoiboniste ?TRONG> Par essence, un aquoiboniste ne peut pas être célèbre, ça demande une mobilisation d'énergie beaucoup trop importante pour un résultat qui une fois atteint, ne laisse pas de décevoir. Une exception à la règle, Jacques Dutronc, seul aquoiboniste célèbre de ma connaissance. C'est d'ailleurs en pensant à lui que Serge Gainsbourg a écrit "L'aquoiboniste", chanson interprétée par Jane Berkin dans les années 70. Cela dit, il n'est pas l'inventeur du mot, puisqu'on le trouve dans un poème de Maurice Donnay datant de la fin du XIXème siècle : "Le jeune homme triste". Quant à imaginer un héros de roman aquoiboniste, c'est impossible : il ne s'y passerait strictement rien, du moins rien qui pourrait retenir l'attention du lecteur avide de sensation.
Quel est le mode de vie de l'aquoiboniste ?TRONG> Un mode hydbride, partagé entre l'obligation de paraître plus ou moins inséré dans la société (aller à son travail tous les matins, partir de temps en temps en vacances) et l'épuisement mêlé de dégoût qui en résulte.
Quel cadeau offrir à un aquoiboniste pour son anniversaire ? TRONG>Une bouteille de liqueur de banane, la veille de la date fatidique. Il pourra ainsi s'enivrer à loisirs et passer l'épreuve haut la main en dormant comme un bébé, la bouche ouverte et les bras en croix sur le canapé du salon.
L'aquoiboniste veut-il gagner des millions ? TRONG> Jean-Pierre Foucault lui a personnellement posé la question par le truchement d'un écran de télé. Il a répondu par l'affirmative mais l'animateur a fait mine de ne pas l'entendre. Cela dit, c'est sans regret, car l'aquoiboniste n'est pas intéressé par l'argent. (Il faudrait trouver alors à le dépenser, et c'est beaucoup de soucis en perspective).
Quel est le rêve d'amour de l'aquoiboniste ?TRONG> Pour l'aquoiboniste, l'amour se réduit à une suite de gesticulations ineptes destinées à assouvir une tension. Cela n'exclut pas cependant un certain romantisme. Mais les spécimens de la gente féminine rencontrés jusqu'à présent n'ont pas semblé enthousiasmé par cette conception des choses.
Quels sont les points communs entre un aquoiboniste et une allumette, un yaourt aux fruits des bois, un film d'Edouard Baer ?TRONG> De l'allumette, il partage la passivité et la position naturellement allongée. Cependant, à la différence du petit bâton de bois souffré, jamais l'aquoiboniste ne s'enflamme. Le yaourt aux fruits des bois, tout comme l'aquoiboniste, est une aberration : rien ne justifie sa présence sur terre, il ne sert à rien, ne ressemble à rien, et pourtant, il est là. C'est un mystère. Quant au film d'Edouard Baer, "Akoibon", je ne l'ai pas vu mais rien que son titre suscite en moi un intérêt certain, ce qui, pour un aquoiboniste est pour le moins paradoxal.
L'aquoibonisme est-il dangereux pour l'humanité ?TRONG> Oui, car si tout le monde devenait aquoiboniste du jour au lendemain, il n'y aurait plus de CAC40, Jean-Pierre Gaillard ferait une dépression, tout le monde errerait dans la rue, les bras ballants et la mâchoire molle : notre belle civilisation entrerait rapidement dans une phase de décrépitude irrémédiable.
Quelle est l'espérance de vie d'un aquoiboniste aujourd'hui ?TRONG> L'aquoiboniste n'est pas sujet aux angoisses distillées par les questions du type : "Comment vais-je m'habiller aujourd'hui ?", "Où vais-je partir en vacances cet été ?", "Est-ce que ma femme me trompe avec le voisin ?", etc. Il en résulte moins de stress, un rythme cardiaque plus régulier et donc une espérance de vie sensiblement supérieure à la moyenne. Enfin, j'imagine. Ce n'est pas scientifiquement prouvé.
Peut-on guérir de l'aquoibonisme ?TRONG> C'est totalement incurable, à moins de se jeter sous un métro (mais je ne le conseille pas car après on ne ressemble plus à rien).
A quoi bon écrire ?TRONG> C'est une question que je me pose très souvent. Dans la mesure où je n'ai pas trouvé de réponse, je continue. Je viens de terminer un roman qui met en scène une femme, à la première personne. Vu que je n'y connais rien en femme, le résultat est sans doute plus proche de la science fiction que d'un roman de Simone de Beauvoir. On verra bien…
Quel est le comble de l'aquoiboniste ? TRONG>Se demander "A quoi bon écrire un livre ?" et l'écrire quand même.
Propos recueillis par Audrey Cluzel, avril 2005.TRONG>