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Enfant nous ne l'avons jamais été et nous ne le serons jamais
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Philippe Leteissier
 
Présentation
Adossé à la muraille, plus vieux d'un écart, astreint à la tâche, réduite à la pâle expression d'un sursaut. Je n'ai rien apporté. Je suis venu les poches vides. Au dos de la page bleue, en lettres d'or, les initiales de mon ombre me précèdent. Ce qui me presse, c'est la troisième jambe du m. Ce qui me retient, c'est sa hauteur étourdissante. Rien ne filtre. Je tire à moi la couverture. Ma main, on la trouve sous chaque ligne, là où on s'y attend le moins, là où elle n'est pas, là où elle ne peut être, là où elle n'est plus que la trace bleue de l'encre dans mon sillage. J'ai marié sa mort à ma vie. J'ai goûté cette terre qui me tient lieu de lit. A force de dormir, j'ai fini par m'endormir.
Extrait du livre
"Il y a la fatigue. Il y a aussi le matin. Il y a au-delà de chaque grille un destin qu'on évalue mal. Serein, je me suis couvert, je suis sorti, j'ai marché. Longtemps. Serein, je me suis couché, les bras le long du corps. Serein, j'ai repensé à ma fatigue. Serein, j'ai misé sur ma fatigue. Visage éclairé. Visage retenu par la grille. Visage familier de la grille. La grille a son visage. La grille a sa propre famille. Las de supporter ma fatigue, j'ai refermé la grille. C'était le matin. Je suis revenu à mon chevet. J'ai lu la fatigue sur mon visage. Je dormais là, les bras le long du corps; je murmurais. Je m'approchai et écoutai. La voix qui grinçait. Elle semblait faire des efforts de promenade mais elle demeurait douloureusement à son seuil. J'ai appliqué un doigt serein sur ma bouche. Pour la première fois de mon existence j'ai senti mon souffle. J'ai dû rester ainsi pendant des siècles. J'ai beaucoup appris de ma fatigue. C'était toujours le matin. La fatigue n'avait pas encore sur moi refermé sa grille. J'avais bien tenté de me lever pour aller la saluer. Mais je manquais cruellement de destin. Et je m'étais aperçu à mon chevet, un doigt sur la bouche; probablement un geste d'encouragement. Un geste de sympathie. J'ai alors éteint la lampe qui éclairait le visage. La grille est restée ferme. Elle n'a pas forcé son talent. Elle m'a dévisagé. J'ai aussitôt compris que je manquais à mon destin. J'ai aussitôt compris que je venais de manquer le coche. J'ai aussitôt compris que je n'aurais désormais plus rien à espérer de la fatigue. Serein, je me suis couvert, je suis sorti et j'ai marché. Longtemps. J'ai définitivement renoncé à la fatigue. J'ai quitté mon chevet. J'ai replié les bras. J'ai oublié mon visage, laissé la voix murmurer seule dans l'ombre, et j'ai remis mon destin aux mains lavées du jour. "
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