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ALGÉRIE 1954-1962
La guerre des appelés

Voici presque quarante ans, la guerre d'Algérie s'achevait. Conflit paradoxal à plusieurs titres si on considère la situation des appelés. En effet cette guerre ne fut pas reconnue comme telle jusqu'en 1999 et les appelés qui constituaient la majeure partie des troupes ont souvent été oubliés. Leur représentation s'est souvent résumée à celle d'hommes attendant la "quille" alors qu'ils ont été partout présents et ont joué un rôle majeur dans "cette guerre sans nom" (1). Quelle est leur place dans la société contemporaine ? Ont-ils pu raconter leur histoire ou plutôt leurs expériences ?


On constate un renouveau de l'intérêt pour ce conflit dans les médias voire dans l'opinion mais seuls quelques thèmes comme la torture, le rôle de la hiérarchie militaire française ou l'implication du monde politique sont vraiment abordés. Pierre Vidal Naquet a récemment fait remarquer que depuis 1962 on a assisté à des "demi-réveils" mais que ce réveil tardif est surprenant (2). Toutefois les chercheurs s'intéressent depuis longtemps à la guerre d'Algérie, à tous ses aspects.


La dernière guerre des appelés a souvent été oubliéeTRONG>
 
Si la guerre d'Indochine fut menée par les troupes professionnelles, l'appel au contingent constitua une caractéristique de ce conflit. Pour la dernière fois, il entraîna la présence durable d'une armée de masse - 429 000 militaires lors du Plan Challe en 1959 - composée à 70 % de conscrits. Cette décision politique de recourir aux appelés répondait aux attentes du commandement. Après l'expérience extrême-orientale, il estimait nécessaire de disposer d'un nombre important de soldats pour tenir le pays. En conséquence presque trois millions de jeunes Français ont été envoyés en Afrique du Nord. Si on se rappelle que trois millions d'Américains ont servi au Vietnam, on peut mesurer l'importance du prélèvement sur la jeunesse française.



Jean-Charles Jauffret explique qu'une "distinction morale" (3) fondamentale existait entre les unités de métier rentrant d'Asie et les régiments aux gros effectifs formés d'appelés, de réservistes. Des différences sont aussi apparues en fonction des opérations : quadrillage et interventions. Mais des rappelés, à partir de 1955, ont servi dans les régiments de "paras" et lors des opérations communes, les différences entre troupes de secteur et de réserve générale s'estompaient.


Le rôle majeur des appelésTRONG>

Les appelés ont joué un rôle majeur dans une stratégie de quadrillage usante, dans une pacification aux tâches multiples. "J'étais d'abord chef d'un village, mon village PC, qui avait 437 habitants, et j'étais chef de secteur avec 18 villages sous mon commandement : j'étais représentant militaire, officier chargé de la sécurité des villageois, des harkis (...). J'étais chargé de tout l'aspect administratif, j'établissais les papiers, les laissez-passer ; et, troisième chapeau, je faisais l'assistance médicale gratuite." Jean Bollon, lieutenant de SAS en 1959-1960 (4). En 1961, par leur attitude, ces soldats ont contribué à l'échec du putsch des généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller en refusant d'obéir à leurs ordres voire en se révoltant contre les officiers favorables à la tentative (5).

Parmi ces conscrits, une minorité, les réfractaires, insoumis ou déserteurs, a refusé cette guerre voire même a lutté contre elle comme les membres du groupe Jeune Résistance.



Des appelés ont parfois participé à des exactions, à des actes de torture ou des "corvées de bois" comme le mentionne les notes laconiques du journal de Jean Roque, Tiliouat, 19 avril 1958 : "Corvée de bois sur Tigrine. Soleil. Printemps. Exercice, crapahuter sous le feu. Garde prisonnier. Garde de nuit." (6). Mais ils ont été aussi victimes de crimes, de mutilations. Plusieurs milliers, comme ceux tombés à Palestro en mai 1956 lors d'une embuscade, ont disparu dans un conflit qui officiellement n'en était pas un. La majorité de ceux qui sont revenus ont d'abord cherché à l'oublier.


Les représentations de la guerre se sont longtemps faites sans euxTRONG>
 
Dans une première période, la guerre d'Algérie intéresse une littérature "engagée"
Dès la fin du conflit de nombreux ouvrages sont publiés : romans comme celui du Général Georges Buis, récits complets des événements avec la grande fresque réalisée par Yves Courrière (7), témoignages d'officiers, de militants, de dirigeants cherchant à expliquer, justifier leur action. Benjamin Stora en a recensé près de 500 entre 1962 et 1982. En revanche les appelés apparaissent peu. Les explications de ce silence sont nombreuses : sentiment d'avoir participé à une lutte vaine, volonté de la France des trente glorieuses d'oublier rapidement, climat idéologique hostile face à une des dernières grandes guerres de décolonisation ou tout simplement la nécessité de vivre comme le montrent de nombreux témoignages. "Ca n'a servi à rien. On peut regretter les morts... Mais le constat, c'est qu'on est restés pour rien... On s'est enrichis en souvenirs, des souvenirs heureux, des souvenirs tristes, mais en tant que bilan, non, cela n'a servi à rien. On dit qu'on fait l'Histoire. Mais non, elle s'est faite sans nous." Gilbert Gardien, chef de harka (8).



Le cinéma confirme cette vision du  conflit TRONG>

Les films consacrés à la guerre d'Algérie, plus nombreux qu'on ne l'affirme souvent, illustrent cette situation. Certes si on compare avec ce qui a été fait aux Etats-Unis pour la guerre du Vietnam, la production est moins importante avec des oeuvres très diverses, souvent à l'origine de polémiques : Avoir 20 ans dans les Aurès (1971) de Vautier, La Bataille d'Alger (1966) de Gillo Pontecorvo ou L'honneur d'un Capitaine (1982) de Schoendoerffer. Néanmoins des films ont été réalisés mais les appelés y sont souvent oubliés ou seuls certains aspects sont développés. Il s'agit souvent d'un cinéma militant, comme RAS (1973) d'Yves Boisset et les appelés y apparaissent comme des archétypes dans des oeuvres dénonçant avant tout les conflits coloniaux.
 
Quelques fictions réalisées au début des années 1990 - Cher frangin de Gérard Mordillat par exemple - évoquent plus précisément le rôle du contingent à partir de récits. Mais ce sont surtout quelques films mélangeant documents et témoignages comme La guerre sans nom de Bertrand Tavernier ou une série d'émissions réalisées pour la télévision qui ont permis au grand public de découvrir la situation des appelés en Algérie (9).


La reconquête de cette mémoire est récenteTRONG>

Elle est d'abord le fait des anciens appelés qui racontent aujourd'hui leur service en Afrique du Nord. Les explications et motivations sont différentes. L'action du temps joue aussi bien pour les individus, arrivés au terme de leur vie professionnelle, que pour la société considérant majoritairement que la guerre d'Algérie est du domaine de l'histoire. "L'ère du témoin" (10). Beaucoup souhaitent parler car ils ne se reconnaissent pas dans les récits reproduits par les médias. De nombreux ouvrages sont publiés aussi différents qu'Au pays de la soif et de la peur de Jean Faure ou le récit du sergent Noël Fravelière, Le désert à l'aube. Ce dernier a déserté en emmenant un prisonnier promis, d'après lui, à une mort certaine.
 
On peut d'ailleurs établir un lien avec le temps même de la guerre si on considère que ce sont des témoignages d'appelés qui ont informé les Français de l'utilisation de la torture. En 1957 Témoignage chrétien puis l'Humanité ont publié le témoignage de Jean Müller, rappelé en Algérie. "Nous sommes loin de la pacification pour laquelle nous aurions été rappelés ; nous sommes désespérés de voir jusqu'à quel point peut s'abaisser la nature humaine et de voir des Français employer des procédés qui relèvent de la barbarie nazie." (11)



La guerre d' Algérie et la recherche historiqueTRONG>

Mais la guerre d'Algérie n'est pas, contrairement à ce qu'on entend parfois, délaissée par la recherche. Les travaux sont nombreux, constamment renouvelés, approfondis et complétés par des équipes, des jeunes chercheurs comme l'a montré la publication des actes de deux importants colloques tenus en 2000, "La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises - colloque en l'honneur de C-R. Ageron" et "Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie". Les différentes réalités vécues par les appelés, leur rôle mais aussi leur perception par l'adversaire n'ont pas été oubliés. Parmi d'autres contributions, on peut citer le livre de Claire Mauss-Copeaux Images et Mémoires d'appelés de la guerre d'Algérie. Depuis plusieurs années Jean-Charles Jauffret et ses étudiants ont entrepris une vaste enquête reposant sur des questionnaires servant de base à des entretiens avec d'anciens soldats et sur l'étude de fonds privés. Un premier ouvrage est issu de ce travail, Soldats en Algérie, 1954-1962 : expériences contrastées des hommes du contingent.


Les historiens n'hésitent pas à aborder précisément des sujets encore controversés comme les soldats et la torture. Raphaëlle Branche va publier sur ce sujet un travail considérable rédigé à partir d'entretiens réalisés avec d'anciens militaires (12). Les travaux récents des chercheurs soulignent la complexité et la diversité de la mémoire des anciens appelés (13).


La guerre d'Algérie  dans les manuels scolairesTRONG>

Les associations d'anciens combattants ont leur part dans ce travail sur la mémoire. En 1981, la FNACA a créé la "Commission Guerre d'Algérie Jeunesse Enseignement" en relation avec la Direction du Patrimoine, de la Mémoire et des Archives du SEAC (14), le Ministère de l'Education Nationale. Elle a officiellement pour objet "d'oeuvrer pour un enseignement correct de la Guerre d'Algérie", de rendre hommages aux soldats tués et de rendre leur dignité aux survivants. Mais ces associations ont d'abord su défendre les revendications des anciens combattants.


Les anciens d’Algérie constituent aussi un enjeu politiqueTRONG>
 
Par l’intermédiaire de la FNACA, l’UFAC, l’ARAC (15) et d’autres organisations les Anciens Combattants n’ont pas cessé d’interpeller le monde politique afin de demander une véritable reconnaissance du conflit et de leur rôle, d’obtenir leurs droits. Leur force repose sur le nombre de leurs adhérents, leur engagement, leur connaissance des dossiers. Progressivement ce monde associatif a obtenu des avancées comme la reconnaissance de la qualité de combattant et l’attribution de la carte de combattant ou plus récemment une loi de 1999, votée à l’unanimité, reconnaissant officiellement la guerre d’Algérie.



Le conflit dans l’histoire de décolonisation TRONG>
 
De fait le monde politique apparaît toujours gêné. Certains ont directement participé au conflit à commencer par l’actuel président de la République. Son prédécesseur, François Mitterrand, était ministre de l’intérieur en 1954. Cela est aussi lié à l’attitude des différentes forces politiques lors du conflit. Si le P.C.F. s’est opposé à l’envoi d’appelés en 1955, il a été longtemps fort prudent. C’est à partir de 1956 qu’il a mené des campagnes actives pour la "paix en Algérie", mais sans nécessairement aborder le thème de l’indépendance. Les Socialistes sont dans une situation paradoxale, les dirigeants actuels se sont souvent formés dans les luttes anticoloniales mais Guy Mollet en 1956 a envoyé le contingent en Algérie. La droite classique fut longtemps partisane du maintien de l’Algérie sous souveraineté française. De nombreux gaullistes ont d’abord été pro-Algérie française. De Gaulle estimait peut-être depuis longtemps que la décolonisation était inéluctable mais il est revenu au pouvoir à la faveur du conflit. Il y a mis fin mais au bout de quatre ans, dans des circonstances dramatiques. Toutefois la Guerre d’Algérie ne constitue plus un clivage entre ces forces même si elles ne dédaignent pas le vote des combattants. Cela ne signifie pas pour autant que débats et controverses disparaissent.



Guerre d’Algérie, l’apaisement est-il possible ? TRONG>
 
Plusieurs chapitres de ce conflit restent douloureux. Benjamin Stora parle à propos des Harkis du "cri des oubliés" (16). Même s’ils ont multiplié les actions, leur situation matérielle en France n’a pas connu de véritable amélioration et leur rôle est trop souvent occulté. L’image des rapatriés semble toujours se limiter à quelques clichés, quarante ans après leur retour forcé, malgré leur diversité et des réussites sociales remarquables. Jeanine Verdès-Leroux dans son livre récemment publié Les Français d’Algérie décrit et explique l’histoire de ceux qui apparaissent comme les vaincus de cette guerre.


L’histoire de la présence française en Algérie et des luttes de décolonisation demeure singulière. Les chercheurs sont souvent sommés de participer aux débats contemporains à la confluence de l’histoire, de la politique voire de la morale. Guy Pervillé explique que les historiens doivent faire face à des "mémoires collectives éclatées et conflictuelles". Leur rôle n’est pas de choisir entre celles-ci car elles reprennent souvent des affrontements antérieurs. Mais il reconnaît que « la guerre d’Algérie reste un sujet trop passionnel pour pouvoir être entièrement historicisé..." (17)
 
Alors que des chercheurs français et algériens ont pris l’habitude d’échanger, de travailler ensemble, la guerre d’Algérie reste un élément majeur des relations entre les deux états voire même dans la vie politique algérienne contemporaine.



Christian Birebent, août 2001.
Professeur certifié d'histoire-géographie à Fontainebleau
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NotesTRONG>

(1) L'expression est couramment utilisée pour évoquer la Guerre d'Algérie qui officiellement n'en était pas une car il s'agissait d'"opérations de police" dans des départements français. Patrick Rotman et Bertrand Tavernier ont ainsi nommé leur ouvrage. Benjamin Stora rappelle qu'il s'agit du titre d'un livre de John Talbott The war without name, France in Algeria, 1980
(2) Le Monde 27 novembre 2001
(3) Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie, sous la direction de Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse, Editions Complexe, 2001
(4) La guerre sans nom, Patrick Rotman, Bertrand Tavernier, Points actuels, 1992
(5) Alger, avril 1961, la mort d'une armée Olivier Maestrati, Paragraphic, 1999
(6) Lettres d'Algérie, Martine Lemalet, Lattès 1992
(7) Le premier des quatre tomes rédigés par Yves Courrière fut publié en 1968.
(8) La guerre sans nom op. cit.
(9) On peut citer notamment "La guerre d'Algérie" de Peter Baty, "Les années algériennes" de Benjamin Stora et "La bataille d'Alger" de Patrick Rotman ainsi que "Lettres d'Algérie" réalisé par Martine Lemalet pour "Envoyé Spécial". La liste n'est pas exclusive.





(10) Titre du livre de l'historienne Annette Wieviorka sur le témoignage en histoire
(11) Cité par Benjamin Stora La gangrène et l'oubli, la mémoire de la guerre d'Algérie, op. cit.
(12) Le livre de Raphaëlle Branche La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, Coll. La suite des temps, Gallimard sera publié en septembre 2001.
(13) "La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du colloque en l'honneur de Charles-Robert Ageron", Société française d'histoire d'outre-mer, 2000
(14) Secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants
(15) Fédération nationale des Anciens Combattants d'Algérie-Tunisie-Maroc, Union française des Associations de Combattants et Victimes de guerre, Association Républicaine des Anciens Combattants et victimes de guerre
(16) La gangrène et l'oubli, Benjamin Stora, op. cit.
(17) La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises, op. cit.



Bibliographie sommaire TRONG>
 
Histoire de la guerre d'Algérie  Bernard Droz, Evelyne Lever, Points Histoire, 1982
La Guerre d'Algérie, Yves Courrière, Fayard, 4 vol., 1968-1969
Dictionnaire historique et biographique de la Guerre d'Algérie, Jean-Louis Gérard, éditions Jean Curutchet, 2000
Histoire de l'Algérie contemporaine, C.-A. Julien, C. R. Ageron, PUF, 2 vol., 1964-1969

Lettres d'Algérie, Martine Lemalet, Lattès, 1992
Appelés en guerre d'Algérie, Benjamin Stora, Coll. Découvertes, 1997
La gangrène et l'oubli, Benjamin Stora, La Découverte, 1998
La guerre sans nom, Patrick Rotman, Bertrand Tavernier, Points Actuels, 1992
La torture dans la République, Pierre Vidal-Naquet, Ed. de Minuit, 1972
Appelés en Algérie. La parole confisquée, Claire Mauss-Copeaux, Hachette, 1998

La guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du colloque en l'honneur de Charles-Robert Ageron, Société française d'histoire d'outre-mer, 2000
Militaires et guérilla dans la guerre d'Algérie, sous la direction de Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse, Editions Complexe, 2001

Revue Histoire, N° 21, 1980 - N° 140, 1991 (numéro spécial) - N° 210, 1997


Sites spécialisés  TRONG>

Regards croisés sur la guerre d'Algérie, INA,
http://www.ina.fr/Dossiers/Algerie/interviews.fr.html
Site de la FNACA,
http://www.fnaca.org/
Dossier du Monde,
http://www.ina.fr/Dossiers/Algerie/interviews.fr.htm
Dossier réalisé par Sciences Po Paris,
http://www.sciences-po.fr/docum/biblio/memoire_guerre_algerie.htm
Site consacré aux manifestations d'octobre 1961,
http://17octobre1961.free.fr/index.htm
Guide thématique des recherches, Ministère de l'Intérieur
http://www.interieur.gouv.fr/archives/guide


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Rencontre avec Marin Dacos, historien et fondateur de Revues.org
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D’après l’essai de Vincent Gourdon, spécialiste de démographie historique






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